Frontière de la Haute-Loire... Le corps se recroqueville sur le siège passager : ça semblait couler de source, pourtant. Il suffisait d'un si petit détour sur la route de l'Ardèche pour poser enfin le pied à l'endroit qui avait vu naître et grandir Urbain Cressent, humer cet air qu'il respirait, emplir ses propres yeux du paysage qui n'était finalement pour lui qu'un cadre quotidien, effleurer du doigt la plaque qui porte son nom au monument aux morts...Cétait si évident, et voilà qu'au moment de franchir le pas monte l'envie quasi irrépressible de se dérober. Et si Blanzac n'existait pas ? Si rien de tout ceci n'était réel ? Si je courais depuis des mois derrière un pur mirage ? Et si la rencontre n'avait pas lieu ? Si, là, rien d'indéfinissable ne subsistait de lui ?

   Il est trop tard. L'autoroute quittée, c'est la nationale qui serpente presqu'invisible dans le brouillard et sous une pluie battante. Saint Paulien traversé, c'est un premier point : Saint Paulien existe bien et le Velay émerge peu à peu de la brume épaisse tandis que la pluie faiblit. Direction Blanzac... Un cheveu et nous y voilà. Le village se déroule le long de la rue principale, pas très différent, certainement, de ce qu'il était il y a un siècle.

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C'est l'averse, à nouveau, tandis que je contemple cette rue, aujourd'hui goudronnée et une église massive que ses pierres mouillées rendent sombre et austère, étrangement quadrillée pourtant d'épais joints blancs. Là, sur la place, cette fontaine existait déjà, certainement ? Identique ?

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Je fais le tour de l'édifice à la recherche du monument aux morts. La mairie se niche là, juste à droite, un peu en retrait, il ne doit pas être loin. O surprise, le voilà, tout petit, presque dissimulé dans la végétation, comme adossé au contrefort de l'église. simple stèle de granite portant cette inscription inattendue: Vive la paix. Et sous cette paix ainsi fêtée, trop tard venue, s'étage en lettres d'or une poignée de noms, dont celui d'Ubain, comme ultime témoignage de son appartenance à cette terre.

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Le temps est trop court, il y a trop d'agitation pour vivre ce moment dans toute son intensité. Tant pis.

    Le cimetière, maintenant... Avisant sur la place un homme qui s'acharne à passer au karscher une cour dallée battue par la pluie qui redouble, je l'aborde prudemment : " Pardon monsieur,  pourriez-vous m'indiquer le cimetière s'il vous plaît ?

 - Oui, c'est facile. Vous remontez la route, là, et ce sera sur votre droite, vous ne pouvez pas le manquer.

- Merci beaucoup..." 

Mue par une inspiration subite, je me risque à rajouter :

- Vous êtes d'ici ?

- Oui, me répond-il sans hésiter.

- Alors vous allez peut-être pouvoir m'aider..."

 Je lui expose rapidement l'objet de ma quête. Il m'interroge :

- Il s'appelait comment votre homme ?

- Urbain Cressent."

   Son visage s'éclaire :

- Ah, oui, Cressent. Ils sont deux, non, au monument aux morts ? Ils habitaient la grosse maison, là, sur la route du Puy. Ils étaient trois frères et soeurs, tous garçon et filles, ils avaient 2 ans d'écart et sont tous morts à 91 ans, à 2 ans d'intervalle.

   Mon coeur bat à toute allure, voilà Urbain nanti de 3 frères et soeurs et voici que sa maison existe toujours, là, à deux pas ...

 - Après le pont, dans le virage, c'est la maison en face, vous ne pouvez pas vous tromper."

        Manifestement heureux d'avoir pu me faire ce plaisir, il hèle sa mère, une accorte dame qui porte allègrement ses quatre-vingts ans. Elle confirme ses dires et ajoute avoir bien connu Véronique, la maman. Il y avait aussi l'Antonin, le seul qui s'est marié... Nous devisons sur la route du cimetière, d'eux, de sa famille à elle, tandis qu'ébahie je vois peu à peu, bien au-delà de mes espérances, renaître le monde d'Urbain.

   Le cimetière est la mesure du village, tout petit, tout gris par la disgrâce d'une météo quasi hivernale, surplombé d'un horizon barré d'âpres collines et la tombe est bien là, assez imposante, somme toute, bien entretenue, chargée de plaques diverses.

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   Il est temps de reprendre la route. Je quitte à regret mes deux blanzacois et prends la route du Puy en Velay et voici qu'en effet, au-delà du petit pont, se dresse LA maison que je photographie à la hâte, émue.

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  Ce n'est que le soir, la maison endormie, qu'enfin la rencontre s'est faite. Il s'est glissé à mes côtés, le lointain jeune homme de La Targette, la tête sur ma poitrine, un bras fatigué barrant ma taille. J'ai reconnu cette tristesse, ce n'était pas une tristesse déchirée, c'était une tristesse profonde, grave et sereine, à laquelle se mêlait maintenant une sorte de soulagement, une affection un peu désabusée. Nous nous étions retrouvés. Nous allions pouvoir nous quitter.