Note au lecteur

Le voyage à Modane relaté dans cet article a inévitablement aiguisé ma curiosité, posé de nouvelles questions auxquelles j'ai tenté, autant que faire se pouvait, d'apporter des réponses. Il est donc nourri d'éléments d'archives glanés postérieurement. Il m'a semblé plus pertinent de les insérer ici plutôt que de leur consacrer un article spécifique, inévitablement sec et redondant par rapport à celui-ci. J'ai essayé de les intégrer sans dénaturer le récit initial qui reste celui de ma rencontre avec ce lieu . Que le lecteur me pardonne donc s'il a parfois la curieuse impression de vivre en même temps deux moments différents ... Ou alors en bouche comme un léger goût d'incohérence...

          Gare de Modane. Il est presqu ' onze heures en cette splendide matinée d'août couronnée d'un bleu dense, profond et lumineux comme savent l'être les ciels de montagne lorsque l'été les berce. Mais devant moi, c'est une cohue de véhicules, un fourmillement ininterrompu de voitures qui se croisent sur la nationale. De part et d'autre de la chaussée, le regard est atomisé par une foule d'hôtels, de boutiques à touristes qui répandent leur marchandise jusque sur le trottoir. C'est déconcertant. Mais à quoi m'attendais-je donc ? A rien sans doute, mais pas à ça.

      Toutes mes pensées vont à Etienne, ou serait-ce plutôt Emmanuel, qui, à en croire les registres du recensement, semblait bien être son prénom d'usage ? C'est joli, Emmanuel, très savoyard. Il est tellement loin le cimetière d'Aix Noulette où je lui ai rendu visite, un autre été... Elle est tellement lointaine, ma promesse de le ramener chez lui … Je l'ai si longtemps porté, si longtemps bercé à la chaleur de mon corps et il me faudrait le déposer là, dans ce monde qui ne lui est sûrement plus rien, ce monde dont la tumultueuse froideur s'accorde si mal au pas lent et lourd du paysan qu'il fut ? La désagréable sensation d'avoir fait une énorme bêtise s'insinue dans mon esprit tandis que monte des profondeurs de ma conscience comme un puissant grondement le désir instinctif et quasi-irrésistible de faire demi-tour, de le ramener avec moi pour le garder encore un peu à l'abri.

       Remontant la Maurienne, pourtant, longeant la voie ferrée, je l'imaginais si bien rentrer au pays, après ses blessures, et sans doute aussi pour d'autres permissions. Ou bien retour d'Annecy, lorsqu'il faisait son service militaire... La locomotive, alors crachait son panache de vapeur, hissant ses wagons de gare en gare, et chaque halte le rapprochait, toujours plus impatient, des siens. Et c'était donc là qu'il descendait enfin, sautant sur le quai d'un bond sûr et vigoureux.

Gare

        Gare de Modane, ni église ni mairie ... Le village doit être ailleurs, plus haut peut-être. Rive droite de l'Arc, c'est le quartier de Loutraz que l'on gagne en franchissant le pont. Etienne vivait donc là, avec ses parents, ses deux frères aînés, Joseph et Adrien, Adrien revenu au logis familial avec femme et enfant, et un jeune frère, Calixte, de presque 4 ans son cadet. Deux soeurs étaient mortes en bas âge bien avant guerre. Des quatre frères Charvoz, Etienne est le seul dont le séjour au front ne fait aucun doute. Adrien, bègue avait été versé au service auxiliaire dans les chemins de fer de campagne et Félicien, employé au PLM avant guerre avait également passé le conflit dans les chemins de fer de campagne. Quant à Calixte... Probablement, vraisemblablement, jeune soldat de la classe 1915, subit-il lui aussi l'épreuve du feu, du fer et de la boue, mais je n'en ai pas la preuve.

         Quelques tours et détours de vaine quête plus tard, retour rive droite et voici que se dresse juste en face, au débouché d'une quasi ruelle, la mairie flanquée comme prévue du monument aux morts. Un peu plus haut sur la gauche, le clocher jaillit à son tour d'un pâté de maisons, un beau clocher rustique et robuste. C'est quatre à quatre que je gravis les marches menant à l'église pour m'arrêter net, stupéfaite : ce clocher semble-t-il ancien flanque un édifice résolument moderne. 

Eglise2

 

L'explication est là, qui me fige un peu plus :      

Eglise

 

Modane bombardée en 1943... Etienne, que reste-t-il de ton Modane d'il y a cent ans, celui que tu connaissais si bien ? A quoi bon déambuler dans ces rues indéfinies ? Au fond, la seule certitude, hors ce clocher presque saugrenu, ce sont les montagnes qui nous dominent de quel côté qu'on tourne le regard : des prés escarpés, des falaises, un peu de bois...

Vue_paysage

           Un panneau providentiel indique la direction du cimetière qu'on distingue rapidement, un peu plus haut. Le soleil d'août m'écrase d'une chaleur tout à la fois épaisse et piquante, et je te sens qui te crispes et t'accroches à moi. C'est entendu, nous ne nous quitterons pas ici. Tu choisiras et, le moment venu , je te laisserai aller... J'arpente méticuleusement les lieux, pied à pied, stèle à stèle, sans qu'ils ne me livrent a priori d'heureuse surprise, ni le nom de tes parents sur une pierre ni une inscription à ta mémoire. Elle viendra plus tard, l'émotion,lorsque les archives m'auront confié quelques uns de leurs secrets : ton jeune frère Calixte, lui, repose bien ici. Ca et là, en revanche, surgissent les noms de tes compagnons d'infortunes, autres Modanais tombés tout là-haut vers le nord.

        Ainsi, Victorin Favre, chasseur au 22è BCP, tombé à Mandray dans les Vosges le 19 septembre 1914 à l'âge de 22 ans.

Victorin_Favre

       Claudius Lambert, soldat au 97 RI qui te précéda de quelques mois : mort à Souchez le 9 mai 1915 à l'âge de 25 ans, Claudius qui repose à la Nécropole Nationale ND de Lorette.

Claudius_Lambert

       Zéphyrin Mestrallet, de la 14 Section d'Infirmiers Militaires, mort à 42 ans de maladie contractée en service, à l'hôpital de Dinard.

Z_phyrin_Mestrallet

      Adolphe Alexis Mollard, soldat au 139è RI tombé à Cernay, en Alsace, à l'âge de 21 ans dans les tout premiers jours de la guerre, le 9 août 1914.

Adolphe_Mollard

 

       Samuel Désiré Bernard décédé le 11 janvier 1915 à Saint Pol sur Ternoise de la fièvre typhoïde, Samuel Désiré Bernard, lieutenant voyageur du 158è RI né à Montargis, recruté à Tarbes, dont le décès fut transcris ici, à Modane. Qui était-il, Samuel, pour avoir ainsi parcouru la France ?

Samuel_Bernard

 

       Joseph Serain, artilleur au 112è RAL décédé à 33 ans, le 7 septembre. Joseph dont la dignité ne parvient à éteindre totalement le pétillement du regard. Quelle émotion aussi que ce visage livré à l'attention discrète du passant !

Joseph_Serain

      Siffroy Charvoz, chasseur au 22è BCP revenu mourir de maladie ici, à l'hôpital complémentaire de Modane le 29 octobre 1918. Et qui, presqu' à coup sûr, dort ici parmi les siens.

Siffroy_Charvoz

 

      Les frères Riffard, Emile et René. Emile, volatilisé, René lieutenant au 3è zouaves disparu à Verdun le 25 février 1916 à l'âge de 27 ans. Elle nous éclate à la figure cette inscription à leur mémoire qui dit l'explosion d'une famille, le deuil inguérissable.

Fr_res_Riffard

    Jean Antoine, dit Antoine, Grand, soldat au 42è RI tombé à Ceruy, dans l'Aisne, le 31 août 1918, à presque 22 ans. Antoine qui repose à la NN du Bois Roger, à Ambleny.

Antoine_Grand 

       Ambroise Nava, enfin, tout en bas du cimetière, compagnon d'armes d'Etienne Charvoz au 30 RI, de 3 ans son aîné, mort de ses blessures à l'hôpital militaire de Péronne le 29 octobre 1914.

Ambroise_Nava

        Un peu étourdie, plombée par cette litanie de noms, ceux de tous ces hommes que leur famille a tenté d'arracher à l'oubli qu'elle pressentait par l'ultime geste de tendresse que représentent ces inscriptions, je quitte le cimetière et rebrousse chemin pour m'en aller vers l'imposant monument aux morts entrevu tout à l'heure. En contrebas de la place, glougloute une fontaine que tu as sans doute connue.

Fontaine

 

    De l'autre côté, tout contre la mairie, me fait face une sorte de tertre monumental. Un poilu y est perché, appuyé sur son fusil, la tête courbée avec mélancolie ...

MAM1

   Il semble veiller, un peu en arrière-plan, la plaque qui porte vos noms à tous, soigneusement gravés et soulignés de brun rouge. Gravement, j'y lis le tien que je caresse des yeux puis du bout des doigts, longuement.

MAM2

        Voici le moment de nous quitter. Nous avons tous deux le coeur gros : une année passée ensemble... Ca crée des liens... Mais te voilà enfin parmi les tiens. Tu te détaches lentement et je te regarde t'éloigner sans te retourner, solide, trapu. Je me sens un peu vide, mais légère aussi, de la promesse tenue.