Le 20 juillet 2011

 

                             Aix-Noulette. Déjà. De la demande hâtivement formulée au premier pas hors de la voiture ne se sont écoulées, semble-t-il, que quelques trop brèves secondes. Trop brèves pour se préparer, ouvrir son âme à la rencontre et s'en protéger tout à la fois. C'est à toi que je rends visite, Etienne, compagnon d'armes et d'infortune de mon aïeul, toi que le même déluge d'obus rendit au néant, un terrible jour d'octobre, tout près d'ici.

    Le temps d'inspirer, à peine, et voici que le cimetière surgit à main gauche, sous le ciel plombé de l'Artois. Cimetière tant imaginé, si mal imaginé. On aurait rassemblé les sépultures des soldats dans un enclos discret, accolé à l'enceinte principale. On y aurait accédé furtivement par une petite porte percée dans le mur de droite. Les soldats y auraient reposé en sommet de colline, ou pour certains, tout en bordure, presqu'à flanc de coteau, là où la pente se dessine avant de plonger vers quelque vallon planté de saules.

      En réalité, le pied se pose déjà, ému, sur l'herbe mouillée des pluies nocturnes, dans le nouveau cimetière, que le regard embrasse et domine. Tombes civiles, tombes militaires... Il s'étire en pente douce vers le nord est. Au fond ,et pourtant au milieu dirait-on, éclate en blanc, glacial et presqu'aveuglant parmi les gris des pierres, le carré militaire où tu reposes donc, sous l'une de ces croix plantées de quelques fleurs dont les couleurs pimpantes n'adoucissent qu'à peine l'implacable réalité de ces rangs serrés.

Carr__militaire_Aix_Noulette

       Tout ce chemin, Etienne et nous y voilà. Extension du cimetière communal, Rang 12, tombe n°221. Des mots, des chiffres, qui prennent corps. Il faut se pencher, rang après rang, pour lire les numéros. C'est plus loin encore, la démarche se hâte, un peu fébrile, essayant peut-être de prendre de vitesse l'émotion qui point. Et c'est là, c'est bien ton nom sur cette plaque grisâtre : CHARVOZ Etienne Emmanuel. Tu dors donc là, entouré de deux soldats au 158 RI tombés un autre jour, en un autre lieu. Vite, la photo, d'abord : avant de se laisser aller, témoigner toujours.

Charvoz1      

Je m'accroupis au pied de ta croix : " Bonjour Etienne, tu es le premier auquel je rends visite. Je suis contente d'être là, auprès de toi. Cet été, j'irai au pays, je le saluerai de ta part, c'est promis."


Charvoz2

       Tu dors là, et moi, dans le train qui me ramène à Lille, je me sens peu à peu envahie d'une grande tendresse, une sorte de douceur sereine m'enveloppe lentement, comme une brume matinale qui monterait des labours un jour d'automne. Le temps a fondu comme neige au soleil et c'est toi qui es là, à mes côtés, qui te penches sur mon épaule. Ce n'est pas "Merci "que tu murmures, c'est " Nous sommes en paix. Toi. Moi. Toi et moi. " Pourquoi t'imaginais-je taciturne, méfiant, et pourquoi prends-tu toute ta réalité détendu et bienveillant ? Etait-ce tout ce qui te manquait ? Une simple visite pour couper ce fil si ténu et pourtant si solide, ce fil que tu tentais depuis tant d'années de rompre, vainement, obstinément, ce fil qui te liait à ta lointaine et glaciale sépulture ?

Charvoz3

     Te voilà donc libre ? Rendu à ce que tu fus, un paysan de Haute Maurienne, rendu aux tiens, à ta terre, à tout ce que tu aimais ? Allez, Etienne, tu en as ma parole, ce n'est pas ton bonjour que je porterai à Modane au mois d'août, c'est toi-même que je ramènerai, niché contre mon épaule, pour que cette douce ombre qui m'accompagne repose en paix au pays.

    

Un grand merci à Jean-Marie et Michel pour cette visite au cimetière d'Aix Noulette, pour leur gentillesse et leur disponibilté.