Au delà des rudesses de l'existence, des souffrances présentes, ce que ces hommes avaient en commun, c'était peut-être aussi l'espoir qu'ils avaient au coeur, celui que ceci s'arrête enfin, celui de revoir leurs familles : parents, frères et soeurs, pour les uns, peut-être une fiancée, pour les autres, plus âgés, déjà une épouse et des enfants. La pensée des leurs, la foi pour certains ...

          Le 29 novembre 1914, le colonel Mignot commandant le 158 RI adresse aux recrues de la classe 14, arrivées pour l'essentiel une dizaine de jours plus tôt, le discours suivant :

"Jeunes soldats de la classe 14,

C'est dans les circonstances les plus tragiques de l'histoire de France que j'ai le grand honneur de vous présenter au jeune, mais déjà glorieux drapeau du 158ème régiment. Depuis le 8 août dernier, jour où au col du Bonhomme il recevait le baptême du feu et prenait pied sur la terre d'Alsace, partout où il a promené les 3 couleurs, à Alberschweiler, en Champagne, dans le Nord et enfin en Belgique, partout il a laissé la trace sanglante et héroïque de son exploit.

Déjà bien des braves du 158 Ri depuis le lieutenant colonel Houssement jusqu'au plus obscurs soldats sont tombés pour la défense du drapeau aimé.
Je sais, j'ai la foi, que vous, jeunes gens, marcherez sur la trace de vos aïnés pour achever la victoire de nos armées et rejeter définitivement hors de France l'ennemi héréditaire qui, dans une guerre de sauvages, s'efforce de détruire vos foyers et d'anéantir l'âme française.

C'est dans cette foi, vous, jeunes soldats de la classe 14 que le baptême du feu va bientôt sacrer anciens, et vous tous, mes amis, que vous allez saluer avec ferveur et émotion le drapeau du 158 RI sous les plis glorieux duquel nous jurons de tous de combattre en héros et de mourir s'il le faut.

Au drapeau !!"

 

               Parmi ces fraîches recrues, Urbain Cressent né à Blanzac, canton de St Paulien, en Haute Loire, pas très loin du Puy,  le 1er juillet 1894. Le fils de  Marthe Tholance et Jacques Cressent est agriculteur. Il sait lire, écrire, compter et possède la base de l'instruction primaire. C'est un jeune homme de taille moyenne, au nez rectiligne perdu dans un visage long couronné d'une chevelure châtain. Des yeux marrons, un front moyen, voilà le portrait vite tracé . Ce sera tout : pas de photographie, pas de lettre ...Son neveu conserve cependant son livret militaire et un courrier officiel indiquant que son corps était transféré au cimetière de la Targette.

         Le 4 septembre 1914, lorsqu'il est appelé sous les drapeaux et rejoint le 158 RI, il est déjà orphelin de père  et  pour lui, la guerre, ce seront, pour une courte période, les Flandres, où le régiment défend dans un froid polaire le secteur de Hooge puis, surtout, l'Artois : Mont st Eloi début décembre, dans des tranchées inondées, sans aucune communication avec l'arrière, le plateau de Lorette, Souchez, Ablain St Nazaire... Verdrel où cantonnait son bataillon. Durant l'hiver 1915, la vie est pénible dans les tranchées d'Artois comme partout ailleurs sur le front, les jours s'égrennent dans la boue, la pluie, le froid et la neige souvent, avec leurs lots de coups de mains, de corvées, de bombardements... Les régiments montent au front, sont relevés...

         Jusqu'à la mi-mars. Lorsque reprennent les offensives, le régiment est engagé le 15 mars dans l'attaque du Grand Eperon de ND de Lorette. Urbain Cressent, alors affecté à la 3ème compagnie du régiment est blessé une quinzaine de jours plus tôt, le 3 mars. A partir de là, il est difficile de déterminer le parcours qui a pu être le sien. Il n'avait probablement pas regagné le front pour l'attaque du Grand Eperon, l'avait-il fait pour l'attaque du Fond de Buval, de la tranchée des Saules, à la fin mai ? A-t-il bénéficié d'une permission, consécutive ou non à sa blessure avant d'intégrer la 5ème compagnie qui sera sa dernière affectation ?

           Nous l'ignorons. Ce que nous savons, en revanche, c'est qu'après l'offensive du 25 septembre et la prise du bois en H, il paie bien cher la gloire d'avoir appartenu au régiment de Lorette : il tombe lui aussi devant Angres, ce 18 octobre 1915. Comme celui d'Etienne Charvoz, son corps est ramené à l'arrière mais inhumé non au Fossé au Loups mais sur le plateau de Lorette. Le, 23 septembre 1920, identifié par sa plaque, il est exhumé non loin des dépouilles de Paul Guéry et Léon Morel et c'est à la nécropole de la Targette qu'il repose désormais, sépulture 4201, carré11, rang 7.

       Urbain Cressent avait un jeune frère, André, né le 12 mai 1896, terrassier à Blanzac, sapeur au 10 régiment de Génie. Il tombera à son tour, âgé d'à peine 20 ans à Tavannes, dans la Meuse, le 4 septembre 1916. Son corps ne sera jamais retrouvé et le décès d'André, porté disparu, sera fixé par un jugement du tribunal civil du Puy, en date du 8 mai 1919.

Urbain_Cressent

Sources : historique du 158 RI, JMO du 158 RI, copie d'actes d'Etat-Civil obtenus à la mairie de Blanzac, PV d'exhumation conservé aux AD du Pas de Calais à Arras et fiche matricule conservée aux AD de Haute Loire

Merci à Jean-Luc Dron, pour l'historique du 158 RI, au personnel des AD d'Arras pour leur gentillesse et leur patience, à M André Cressent pour avoir eu la gentillesse de répondre à ma demande.