à Paul, Urbain, Léon

 

Guéry, Cressent, Morel sont à La Targette. 

       La nécropole nationale de La  Targette à Neuville Saint Vaast, terrifiant, méthodique, absolu chef d'oeuvre d'un jardinier fou. Ce sont plus de dix mille petites croix blanches en rangs parfaits que le regard embrasse du pied de la nécropole. Dix mille corps d'hommes meurtris ont germé en dix mille petites croix blanches toutes identiques, implacablement alignées. D'où que l'on se place, dans quelque direction que l'on se tourne, du point précis où l'on se tient s'élance un glacial rayon de tombes qui semble courir à perte de vue sur le gazon ras.

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Guéry, Cressent, Morel sont à La Targette.

        Ce simple énoncé des faits, clair, précis,  me glace et m'obsède à la fois, comme une mélodie entêtante qui tournerait en boucle, se tairait quelques temps puis resurgirait soudain au moment le plus saugrenu. Est-ce la brutalité imparable et rigoureuse de la formule : je vous cherche partout, vivants, des Vosges à l'Auvergne, de Lorette à ... et c'est là que tout s'arrête ? Ou ces quelques mots contiennent-ils à eux seuls la clef de l'Enigme ? Charvoz est à Aix Noulette, Août  dans sa vallée natale bercé par le doux murmure de la Jordanne, vous, ici. Et Béroud, Didier, envolés, disparus, évaporés... Se pourrait-il que là, sous terre, avec vous, dorme l'explication de ce néant ? Qu'en retraçant votre chemin, on les retrouve tous deux, transis d'une si longue solitude mais apaisés d'être enfin reconnus ?

    Il a fallu un peu de temps pour que décante cette brève visite, pour que l'épaisse couverture de terre et de temps qui nous séparait permette le dialogue. Il m'a fallu un peu de temps pour vous écrire, à vous, désormais indissociables en votre lieu de repos commun, vous dont cette entêtante ritournelle  a  à jamais soudé les noms. Lettre commune à trois inconnus tellement familiers ...

Guéry, Cressent, Morel sont à La Targette.

 "Vous avez le plan de la nécropole ? " Non, je ne l'ai pas, ce plan, quelle question... Naïvement, je pensais que les numéros des sépultures suffirait, qu'il y aurait des plots, des panneaux... Rien de tout celà en réalité., des croix seulement, encore, toujours. Carrés 16, rangs 7 et 8, et 18, rang 3, tombes 3964, 4201, 4285.

 "Carré 16, carré 18 ? C'est là-haut."  Il fait presque froid, parmi ces tombes figées, le petit soleil matinal ne nous réchauffe qu'à peine tandis que, le pas sûr, nous gravissons patiemment la pente, rang après rang.

" Voilà, 18,  on doit y être, rappelez-moi le numéro." La voix de mon guide brise brutalement l'espèce de sérénité factice et si fragile née de cette lente et régulière ascension. C'est bien toi que je cherche, Paul. Paul Aristide Guéry, dont le destin ressemble tant à celui de Rémy, Paul qu'une épouse attendait là-bas du côté d'Epinal, Paul qui jouait peut-être enfant au bord de la Moselle. Quel gâchis d'homme ... T'a-t-elle rendu visite, ta Jeanne, en cette terre d'Artois ? Comment l'apprit-elle, la terrible nouvelle, qui lui a donc dit l'indicible ?  Qui l'a soutenue lorsque la photo de mariage qui trônait sur le buffet a pris couleur de cendres ?

    C'est là, je l'ai, c'est moi qui t'ai trouvé ! Fébrilement, je parcourais la rangée, sépulture après sépulture, tentant dans ma hâte de déchiffrer ces tout petits numéros lorsque ton nom a jailli d'une de ces petites plaques de métal un peu oxydé. Celà faisait si longtemps... Mes compagnons, pudiques, restent un peu à l'écart tandis que, les yeux embués, je m'agenouille afin de fixer l'image que je partagerai avec tous ceux qui feuilleteront ces pages. Témoigner, encore : il fut. En voici la preuve.

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 "Bonjour Paul,

    C'est donc là que tu reposes ? Tu vois, je suis venue. J'ai fait beaucoup de chemin pour ça, j'en suis heureuse. Tu ne dois pas voir grand monde, si loin de chez toi, si cette visite pouvait t'apporter un peu de réconfort...

   Je suis aussi passée à Aix Noulette, hier, voir Etienne. Il dort bien. Allez, j'y vais, je te laisse, Paul. Il me reste Urbain et Léon à saluer.

A bientôt."

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         Un peu engourdie, le coeur lourd, je me déploie et, tournant le dos à la tombe, je me dirige vers le carré 16 où m'attend bien Urbain Cressent. Les yeux à hauteur de plaque, encore une fois, je photographie avant de murmurer quelques mots qui s'étirent en un long silence.

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     Là, en tout petit, le numéro : 4201. Tout est en ordre tandis que se pose peu à peu, à gros flocons sur mes épaules, feutré, tout le poids de ton destin. Je te sens lointain, Urbain, triste, désabusé. Comme si nous nous étions déjà tout dit, il semble que rien de ce que je pourrai t'apporter désormais n'aura le pouvoir de réduire un peu ton fardeau, et ce qui pèse maintenant sur mon échine m'alourdit sans t'alléger. Mais tu n'es pas seul, Urbain, le sais-tu seulement ? Celà te consolerait-il de savoir que ton neveu conserve pieusement le peu de documents qu'il lui reste de toi ?

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   Allez, il faut que j'y aille, Léon m'attend lui aussi. Je reviendrai.

     Marie Léon Morel dit Léon. Mon pauvre Léon, à quoi bon t'avoir placé sous si auguste protection ? Tu gis là, toi aussi, tout près d'Urbain. Cette fois encore, le destin m'a accordé la grâce de déchiffrer moi-même  la plaque lugubre qui marque ta sépulture. Le clic familier, mécanique, de l'appareil photo fige à son tour l'instant unique et bouleversant de la première rencontre.

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     Mes compagnons, respectueux de notre intimité, s'écartent à nouveau pour nous laisser quelques instants de tête à tête. Mes yeux se mouillent à nouveau lorsque je pense au jeune montagnard vosgien que tu fus, mort sans la consolation d'un regard aimé, de quelques gestes tendres. J'aurais eu pour toi l'attention d'une mère, je t'aurais bercé contre moi, j'aurais fermé tes yeux, lavé ton pauvre corps déchiré, rassemblé, peut-être, patiemment, les lambeaux de toi pour leur rendre moi-même l'ultime dignité d'une vraie sépulture. Ou quoi d'autre ? Est-ce que je sais, moi ? Comment pourrais-je le savoir ?

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 Salut à toi, Léon. Je pense à toi aussi. A bientôt.

Guéry, Cressent, Morel sont à La Targette.

   Peut-être ces hommes croisés là-haut n'étaient-ils que mirages et non fantômes, mais c'est bien ainsi que vous m'êtes apparus tous trois, lorsqu'enfin, quelques jours plus tard, ont levé les semailles de la rencontre.

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 Guéry, Cressent, Morel sont à La Targette.

 


Infini merci à ceux qui ont partagé avec moi ces moments si importants, notamment Alain Chaupin, qui m'a conduite et guidée sur les lieux, avec toute la compétence, la discrétion et l'humanité qui sont siennes.