01 novembre 2011

Jean Marc Bernard

    Toussaint, jour du souvenir ... Dans la mythologie celtique, la nuit de Samain, la Toussaint des Celtes, était celle où les portes s'ouvraient entre le monde des vivants et celui des morts, entre le monde visible et le monde invisible. Pour cette nuit si particulière, voici un poème de Francis Carco, adressé à son ami Jean Marc Bernard, mort pour la France à Souchez le 9 juillet 1915. Quelques mots d'un Carco qui culpabilisait d'avoir vu partir les copains tandis que, lui, échappait à la guerre.

      Jean Marc Bernard, fantassin de la Drôme tombé en 1915 en Artois,  Jean Marc Bernard, qui, dans la cohorte des artilleurs qui fréquentaient ce "petit bar", vit peut-être passer, parmi ceux du 6ème RAC, Henri Didier, de Pierrelatte. Etrange communauté de destin, qui vit Rémy, le frère aîné d'Henri tomber  à un cheveu dans le temps, à un cheveu dans l'espace, de Jean Marc Bernard. Un texte pour trois.

 

Mais quel long cri morne et funèbre, 

 Quel âpre appel désespéré               

Lamentant un "miserere"                

Monte de l'opaque ténèbre ?            

Jean-Marc, Dauphinois au coeur fier,

Je reconnais dans la tranchée         

Ta voix ardente et desséchée           

Par tous les brasiers de l'enfer.          

 

Ombre farouche et douloureuse,           

Reviens-tu parmi les roseaux                

Du Rhône aux bondissantes eaux          

Dont les vagues tumultueuses               

Te charmaient mieux qu'un chant d'oiseau

Ou t'emplissaient de frénésie                 

Lorsque, debout, les regardant,             

Tu te sentais tout débordant                   

De cette amère frénésie                          

Qui bouillonnait avec ton sang ?                

 

Il est quelque part, dans Valence,                

A l'abri de ses volets clos                           

Un petit bar auquel je pense,                        

Plein d'artilleurs et de tringlots.                   

 

La patronne faisait la fête :                           

Elle chantait en t'attendant.                          

Tu entrais en baissant la tête ...                    

Jean-Marc Bernard, où est ce temps?          

 

Tu partis sans vaine bravade,                         

Avec ton plus cher compagnon.                    

Ton quart tintait sur ton bidon                          

Comme celui des camarades                        

Entassés dans d'affreux wagons.                   

Peu à peu le bruit du canon                         

Résonnait à la cantonnade...                         

Petit soldat, dis-moi ton nom !                    

 

L'oeil au créneau de la tranchée,                          

Hâve, épuisé, hagard, transi,                              

Les mains crispées sur ton fusil,                             

L'âme absente, comme arrachée,                       

Voici que point ton dernier jour.                          

Dépose enfin toute espérance,                           

Hélas ! Comme un fardeau trop lourd,                   

Jean-Marc Bernard mort pour la France.               

 

              Francis Carco, In La bohème et mon coeur, Albin Michel

 

 

 

 

  En voici une version arrangée et chantée par Marc Robine, sous le titre "A l'enseigne du temps perdu". Elle vaut par la voix fragile de l'interprète, lequel a fait le choix de mettre bout à bout, voire de mêler,  plusieurs textes de Carco, évoquant chacun un copain disparu, et d'en gommer les noms pour tendre à l'universel.

 

http://www.deezer.com/fr/music/marc-robine/poetique-attitude-47576



22 novembre 2011

T'en souviens-tu dis-moi des chevaux et des hommes , *

Ou le cheval dans l'artillerie de campagne ...

  Comment parler de la guerre de 14-18 sans évoquer le cheval lorsqu'on s'attache à retracer le parcours d'un artilleur ? Un canonnier conducteur menait ses chevaux, les soignait, était sans cesse à leur contact. On peut, bien sûr, s'interesser au cheval pour lui-même mais, en tout état de cause, cette proximité de l'homme et de l'animal, la part primordiale que prenait le second dans la vie du premier oblige, afin de saisir le mieux possible ce que fut l'existence de ces soldats, à s'interesser à la bête.

  Presqu'autant de chevaux mobilisés que d'hommes, des pertes voisines, des suites des combats ou de maladie ... Plutôt que de construire ici de toutes pièces une synthèse de ce qui a déjà été fait ailleurs, voici quelques pages pour ceux qui souhaitent se pencher sur le sujet. Le premier article traite d'une façon globale du rôle du cheval dans l'artillerie, les deux autres plus spécifiquement de son utilisation dans une batterie de canons de 75.

Le cheval d'artillerie

La batterie de 75 montée

La batterie de 75 à cheval

 

Articles publiés sur site à la fois très complet et très clair sur le canon de 75 : http://canonde75.free.fr/index.htm

Merci à Patrick Corbon pour avoir mis la main sur ces précieux documents, lesquels répondent amplement à mes interrogations et me permettent de mieux appréhender ce que fut la vie d'Henri Didier, 2ème canonnier conducteur au 266ème RAC.

*Louis Aragon, Chant de Bab el-Beira

Beaucoup ne verront plus

    En 1919, Cécile Périn publie "Les Captives", recueil de poèmes sensibles dans lesquels elle évoque souvent la guerre. Pour une fois, ici, une voix de femme, une voix étrangère aussi à la réalité des combats comme peut l'être celle de Francis Carco dans son hommage à Jean Marc Bernard, une voix de l'extérieur. Est-ce cette extériorité qui, déjà, lui fait évoquer et peut-être redouter l'oubli qu'elle pense inéluctable, là où Aragon, au coeur du désastre, criait désespérément "Je me souviens" ?

Beaucoup ne verront plus ...

 

Beaucoup de verront plus palpiter la lumière,              

Ni l'éclat délicat des matins de printemps                     

Un doux soleil entr'ouvre en vain les primevères ;         

Je pense aux jeunes morts qui n'avaient pas vingt ans.

 

Le destin les coucha dans l'ombre, à peine en vie.       

Et les vieillards et les femmes regarderont,                   

La flamme vacillant dans ces mains engourdies,          

S'éteindre les divins flambeaux;-et survivront.             

 

Mais ils ne pourront plus connaître cette ivresse           

Qui les envahissaient, jadis, au temps joyeux.               

Pour un rayon posé sur les pousses qui naissent,        

Pour un jeune arbre en fleur, pour un pan de ciel bleu.

 

Ils n'auront plus jamais l'exaltation douce                      

De ceux que la beauté seule autrefois rythmait.           

Le coeur se souviendra de l'horrible secousse             

Quand l'oubli s'étendra dans les jardins de mai.          



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