12 juillet 2010

Etienne Charvoz, un paysan savoyard au cimetière militaire d'Aix-Noulette

         Qu'avaient en commun un paysan du Cantal, un domestique du Doubs, un cantonnier de Pierrelatte, un cultivateur vosgien ... avant qu'un destin commun ne les réunisse, ne les mêle peut-être les uns aux autres, ne fasse du charnier de Lorette leur dernière expérience de la vie ? Une expérience similaire du champ de bataille, des assauts, du fracas mortel des obus, de l'hiver dans des tranchées inondées et insalubres, bien courte expérience pour les plus jeunes ? Pour certains, la blessure, la maladie, l'hôpital ?  Une vie rude, où la fatigue des corps le disputait à la modestie des revenus ?
Celle d'Etienne Charvoz, c'était l'existence âpre d'un paysan de montagne. A Modane, en Haute Maurienne, comme partout en Savoie, l'hiver  est long, rigoureux, la ferme peine à nourrir les familles. A la mauvaise saison, les hommes partent sur les routes, ils se font ramoneurs, colporteurs de draps et de bijoux de pacotille.

     Lorsqu' Etienne naît, le 15 septembre 1890, son père Benjamin,  50 ans, est garde champêtre. Sa mère, Domitile, née Mestrallet, ménagère, est agée de 34 ans. La Savoie n'est française que depuis 30 ans : le traité de Turin, le 24 mars 1860 avait réunis à la France le duché de Savoie et le comté de Nice.

    En 1911, il est appelé sous les drapeaux au 30 RI, casernement Annecy. C'est un homme robuste, pas très grand, aux cheveux et aux yeux châtains foncés. Il a le front haut et large, "fuyant" dit sa fiche matriculaire, une grande bouche dans un visage large, un nez qui en impose, au dos concave, abaissé à la base.

      C'est au sein de ce régiment qu'il rejoint le front. Blessé une première fois à la tête par un éclat d'obus le 29 aout 1914 (1326 hommes hors de combat ce jour-là, blessés, tués ou disparus) à Saulcy, région de St Dié, Vosges, il est évacué sur la zone de l'intérieur.

   Début décembre, il regagne la zone armée. Fin décembre, le 30 RI est dans la Somme, grosso modo entre Albert et Péronne. C'est alors qu'une trêve de Noël, attestée par le JMO du régiment, s'établit entre les belligérants. Les hommes sortent des tranchées, échangent journaux et diverses denrées. Etienne Charvoz y a-t-il participé ? C'est vraisemblable, bien que sa fiche ne nous permette pas d'être absolument certains de ce qu'il avait déjà retrouvé le front.

  Au printemps 1915, toujours dans le même secteur de la Somme,  la guerre de mines fait rage. Le 2 avril à 19h, dans les tranchées devant Dompierre, le voilà à nouveau blessé, encore victime d'un éclat d'obus... c'est une plaie en seton à la région rétro-malléolaire* droite. La blessure est plus sérieuse  cette fois, et c'est seulement le premier octobre qu'il remonte au front. Cette fois, il ne rejoint pas son régiment d'origine mais, au nord d'Arras, secteur d'Angres-Aix-Noulette,le 158 RI, sérieusement éprouvé par les batailles d'Artois. Le 5 du même mois, il est affecté à la 5ème compagnie du régiment. Pas pour longtemps.

    Le 18 octobre, le soldat de deuxième classe Etienne Charvoz, deux fois blessé déjà, est anéanti par le  bombardement de 105 fusants qui coûta également la vie à 9 de ses compagnons d'armes.

   Le bataillon est relevé le lendemain, ses compagnons, comme toujours lorsque c'est possible, emportent avec eux les corps des copains tombés afin de leur donner une sépulture décente.

  Le 24 juin 1922, le chef de l'équipe d'exhumation au travail au cimetière du Fossé aux Loups, à Aix Noulette, note sur un formulaire de PV d'exhumation :  "croix au nom d'Etienne Charvoz , 158 RI. Fosse nulle." La sépulture est vide. C'est au cimetière militaire d'Aix-Noulette que le corps, pourvu de sa plaque d'identification ( CHARVOZ Etienne, classe 1910, recrutement de Chambéry n°1794 158 RI) est finalement exhumé le 11 septembre 1923, sous la croix n°817. Placé dans la tombe n°564, il sera transféré une dernière fois, le 20 août 1925 à la tombe n°432B  où il repose toujours.

Etienne_Charvoz

* La région rétro-malléolaire est située un peu au-dessus de la cheville, dans sa partie postérieure.

Sources : JMO du 30 RI, historique du 30 RI co Hérisson frères, Annecy (merci à JL DRON), Etat signalétique et des services d'Etienne Charvoz, fiche conservée aux AD de Savoie.

Merci à Gim11 pour le décryptage du volet médical de la fiche matricule.



17 octobre 2010

Un visage

                   Le voilà enfin, le miracle, celui que l'on traque, que l'on espère sans presque se l'avouer... Un visage, enfin.

Voici Ahmed Rmadi, né à Cheikhat en Tunisie le 29 janvier 1896, décédé à Bruay en Artois le 26 octobre 1915. Ahmed Rmadi, soldat à la 5ème compagnie du 158 RI.

Remadi

C'est aussi l'histoire d'une incroyable  rencontre : en Tunisie, un homme recherche inlassablement la trace de son oncle mort pour la France lors du premier conflit mondial. A mille kilomètre de là, une autre obstinée retrace pas à pas le parcours des siens dans cette terrible guerre. Et voici que leurs chemins se croisent et que chacun trouve ce dont il osait à peine rêver. Merci à Ahmed Remadi pour cette photo de son oncle dont le parcours sera aussi bientôt détaillé dans ces pages.

 

 

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26 novembre 2010

Urbain Cressent 1894-1915

             Au delà des rudesses de l'existence, des souffrances présentes, ce que ces hommes avaient en commun, c'était peut-être aussi l'espoir qu'ils avaient au coeur, celui que ceci s'arrête enfin, celui de revoir leurs familles : parents, frères et soeurs, pour les uns, peut-être une fiancée, pour les autres, plus âgés, déjà une épouse et des enfants. La pensée des leurs, la foi pour certains ...

          Le 29 novembre 1914, le colonel Mignot commandant le 158 RI adresse aux recrues de la classe 14, arrivées pour l'essentiel une dizaine de jours plus tôt, le discours suivant :

"Jeunes soldats de la classe 14,

C'est dans les circonstances les plus tragiques de l'histoire de France que j'ai le grand honneur de vous présenter au jeune, mais déjà glorieux drapeau du 158ème régiment. Depuis le 8 août dernier, jour où au col du Bonhomme il recevait le baptême du feu et prenait pied sur la terre d'Alsace, partout où il a promené les 3 couleurs, à Alberschweiler, en Champagne, dans le Nord et enfin en Belgique, partout il a laissé la trace sanglante et héroïque de son exploit.

Déjà bien des braves du 158 Ri depuis le lieutenant colonel Houssement jusqu'au plus obscurs soldats sont tombés pour la défense du drapeau aimé.
Je sais, j'ai la foi, que vous, jeunes gens, marcherez sur la trace de vos aïnés pour achever la victoire de nos armées et rejeter définitivement hors de France l'ennemi héréditaire qui, dans une guerre de sauvages, s'efforce de détruire vos foyers et d'anéantir l'âme française.

C'est dans cette foi, vous, jeunes soldats de la classe 14 que le baptême du feu va bientôt sacrer anciens, et vous tous, mes amis, que vous allez saluer avec ferveur et émotion le drapeau du 158 RI sous les plis glorieux duquel nous jurons de tous de combattre en héros et de mourir s'il le faut.

Au drapeau !!"

 

               Parmi ces fraîches recrues, Urbain Cressent né à Blanzac, canton de St Paulien, en Haute Loire, pas très loin du Puy,  le 1er juillet 1894. Le fils de  Marthe Tholance et Jacques Cressent est agriculteur. Il sait lire, écrire, compter et possède la base de l'instruction primaire. C'est un jeune homme de taille moyenne, au nez rectiligne perdu dans un visage long couronné d'une chevelure châtain. Des yeux marrons, un front moyen, voilà le portrait vite tracé . Ce sera tout : pas de photographie, pas de lettre ...Son neveu conserve cependant son livret militaire et un courrier officiel indiquant que son corps était transféré au cimetière de la Targette.

         Le 4 septembre 1914, lorsqu'il est appelé sous les drapeaux et rejoint le 158 RI, il est déjà orphelin de père  et  pour lui, la guerre, ce seront, pour une courte période, les Flandres, où le régiment défend dans un froid polaire le secteur de Hooge puis, surtout, l'Artois : Mont st Eloi début décembre, dans des tranchées inondées, sans aucune communication avec l'arrière, le plateau de Lorette, Souchez, Ablain St Nazaire... Verdrel où cantonnait son bataillon. Durant l'hiver 1915, la vie est pénible dans les tranchées d'Artois comme partout ailleurs sur le front, les jours s'égrennent dans la boue, la pluie, le froid et la neige souvent, avec leurs lots de coups de mains, de corvées, de bombardements... Les régiments montent au front, sont relevés...

         Jusqu'à la mi-mars. Lorsque reprennent les offensives, le régiment est engagé le 15 mars dans l'attaque du Grand Eperon de ND de Lorette. Urbain Cressent, alors affecté à la 3ème compagnie du régiment est blessé une quinzaine de jours plus tôt, le 3 mars. A partir de là, il est difficile de déterminer le parcours qui a pu être le sien. Il n'avait probablement pas regagné le front pour l'attaque du Grand Eperon, l'avait-il fait pour l'attaque du Fond de Buval, de la tranchée des Saules, à la fin mai ? A-t-il bénéficié d'une permission, consécutive ou non à sa blessure avant d'intégrer la 5ème compagnie qui sera sa dernière affectation ?

           Nous l'ignorons. Ce que nous savons, en revanche, c'est qu'après l'offensive du 25 septembre et la prise du bois en H, il paie bien cher la gloire d'avoir appartenu au régiment de Lorette : il tombe lui aussi devant Angres, ce 18 octobre 1915. Comme celui d'Etienne Charvoz, son corps est ramené à l'arrière mais inhumé non au Fossé au Loups mais sur le plateau de Lorette. Le, 23 septembre 1920, identifié par sa plaque, il est exhumé non loin des dépouilles de Paul Guéry et Léon Morel et c'est à la nécropole de la Targette qu'il repose désormais, sépulture 4201, carré11, rang 7.

       Urbain Cressent avait un jeune frère, André, né le 12 mai 1896, terrassier à Blanzac, sapeur au 10 régiment de Génie. Il tombera à son tour, âgé d'à peine 20 ans à Tavannes, dans la Meuse, le 4 septembre 1916. Son corps ne sera jamais retrouvé et le décès d'André, porté disparu, sera fixé par un jugement du tribunal civil du Puy, en date du 8 mai 1919.

Urbain_Cressent

Sources : historique du 158 RI, JMO du 158 RI, copie d'actes d'Etat-Civil obtenus à la mairie de Blanzac, PV d'exhumation conservé aux AD du Pas de Calais à Arras et fiche matricule conservée aux AD de Haute Loire

Merci à Jean-Luc Dron, pour l'historique du 158 RI, au personnel des AD d'Arras pour leur gentillesse et leur patience, à M André Cressent pour avoir eu la gentillesse de répondre à ma demande.

12 juin 2011

Jean Aout, un autre auvergnat au 158 RI

       Jean Antonin Août naît le 9 janvier 1895 dans les Monts du Cantal, à Saint Cirgues de Jordanne, hameau du Liaumiers, sur la route qui mène vers Mandailles et le Puy Mary.

Saint_Cirgues

     C'est à Lascelle, à un ou deux kilomètres de là, que sa famille émigre quelques années plus tard.

Lascelle

           Grand, les cheveux châtains foncés, un front bombé qui surplombe des yeux marrons,  Jean Août pourrait être le jumeau d'Urbain Cressent tant leurs destins s'évoquent l'un l'autre. Blanzac-Lascelle, une centaine de kilomètres à vol d'oiseau, c'est déjà beaucoup au début du siècle dernier, mais si peu vu du plateau de Lorette. Jean et Urbain, Urbain et Jean, deux jeunes paysans auvergnats, tous deux orphelins, l'un de père et l'autre de mère, lorsque vient le temps de servir sous les drapeaux, deux soldats au 158 RI. Jean est le troisième fils de Guillaume Août, domestique, et d'Agnès Prax. Après lui, vient une fille, Marguerite Marie, né en 1897, qui,après guerre épousera à Lascelle Pierre Gilbert.  Des trois frères Août recensés sur le registre des baptêmes de la mairie de Saint Cirgues de Jordanne, Jean Antonin, Jean Marie et Jacques, deux ne reviendront pas de la grande boucherie. Jean Antonin bien sûr. Jacques non plus. Jacques, soldat au 139 RI, disparu dans la tourmente de la bataille de Lorraine, le 25 août 1914.

  

MDHJacques_Aout

         Jean Août est cultivateur. Il ne sait pas écrire, ne compte guère mieux, tout au plus sait-il lire. Peut-être, comme beaucoup de petits montagnards d'Auvergne et d'ailleurs, ne fréquenta-t-il qu'épisodiquement l'école. Les enfants pauvres, bien souvent travaillaient dans des familles plus fortunées afin de ramener à la maison un peu de cet argent qui faisait cruellement défaut.  Sans doute ne parlait-il non plus guère le français, mais plutôt une forme d'occitan, celle de cette partie de l'Auvergne, mêlée d'un peu de languedocien, bref, sa langue. 

   Soldat de la classe 1915, il est appelé sous les drapeaux le 16 décembre 1914. Le lendemain il est au dépôt du 158 RI, où il commence sa période d'instruction. .Au dépôt, d'abord, puis au front où il parfait son instruction militaire et s'acclimate au feu avant de rejoindre la première ligne. L'instruction, ce sont les cours théoriques, les marches de jour, de nuit, avec ou sans équipement, le tir et des manoeuvres. Les nombreuses épidémies qui sévissent ici ou là : rougeole, etc... obligent parfois à ralentir la cadence afin de ne pas épuiser les hommes. Si tous les soldats de la classe 1915 ne rejoignent pas leur unité en même temps, les premiers appelés sont toutefois employés au front  dès le mois de juin, les derniers en décembre.  A dépôt du 50 RI de Périgueux, les départs massifs de soldats et sous-officiers vers le front, dans diverses unités ( 73 RI, 11 BCP, ...), se font essentiellement entre le 24 et le 30 mai.

  On peut penser ,sans certitude, que Jean Aout fait partie de ces soldats de mai-juin. Le 158 RI, décimé par les combats d'Artois,   a un  urgent besoin de troupes fraîches. Il faut combler les vides en vue des attaques à venir. Jean Août échappe probablement aux batailles du début d'été, tout au moins en première ligne.  La référence aux parcours de ses compagnons d'infortune laisse pense qu'il prend, en revanche,  bien sa place dans l'offensive du 25 septembre. Et le 18 octobre, alors que l'artillerie allemande pilonne les tranchées, que les baïonnettes luisent dans le bois en Hache, il est bien là.

MDHJean_Aout

Le 24 janvier 1922, 6 ans plus tard, on exhume le corps de Jean Antonin au bois en Hache. Initialement inhumée à la NN de Lorette, tombe n°11018, sa dépouille est rendue à sa famille après quelques mois, durant cette même année 1922 et c'est vraisemblablement à Lascelle ou Saint Cirgues qu'il repose désormais, dans la terre qui l'a vu naître.

 

Sources : JMO du 158 RI, PV d'exhumation-AD62 (cotes données précédemment), sfiche matricule AD 15, ervice des Sépultures de la Somme, registres d'état-civil des communes de Lascelle et saint-Cirgues de Jordanne, Roger Gau : Jean, classe 1915 ou lettres volées à l'oubli, Claude Duneton : Le Monument, Ed Balland

Merci à Patrick Corbon, qui m'a déniché l'introuvable témoignage concernant l'incorporation de la classe 1915 et son arrivée en Artois, Valérie Q pour sa première réponse sur le sujet, et Alain Chaupin, qui a su obtenir une réponse des servivces compétents concernant la restitution du corps de Jean Août

30 juillet 2011

Lettre à Etienne

Le 20 juillet 2011

 

                             Aix-Noulette. Déjà. De la demande hâtivement formulée au premier pas hors de la voiture ne se sont écoulées, semble-t-il, que quelques trop brèves secondes. Trop brèves pour se préparer, ouvrir son âme à la rencontre et s'en protéger tout à la fois. C'est à toi que je rends visite, Etienne, compagnon d'armes et d'infortune de mon aïeul, toi que le même déluge d'obus rendit au néant, un terrible jour d'octobre, tout près d'ici.

    Le temps d'inspirer, à peine, et voici que le cimetière surgit à main gauche, sous le ciel plombé de l'Artois. Cimetière tant imaginé, si mal imaginé. On aurait rassemblé les sépultures des soldats dans un enclos discret, accolé à l'enceinte principale. On y aurait accédé furtivement par une petite porte percée dans le mur de droite. Les soldats y auraient reposé en sommet de colline, ou pour certains, tout en bordure, presqu'à flanc de coteau, là où la pente se dessine avant de plonger vers quelque vallon planté de saules.

      En réalité, le pied se pose déjà, ému, sur l'herbe mouillée des pluies nocturnes, dans le nouveau cimetière, que le regard embrasse et domine. Tombes civiles, tombes militaires... Il s'étire en pente douce vers le nord est. Au fond ,et pourtant au milieu dirait-on, éclate en blanc, glacial et presqu'aveuglant parmi les gris des pierres, le carré militaire où tu reposes donc, sous l'une de ces croix plantées de quelques fleurs dont les couleurs pimpantes n'adoucissent qu'à peine l'implacable réalité de ces rangs serrés.

Carr__militaire_Aix_Noulette

       Tout ce chemin, Etienne et nous y voilà. Extension du cimetière communal, Rang 12, tombe n°221. Des mots, des chiffres, qui prennent corps. Il faut se pencher, rang après rang, pour lire les numéros. C'est plus loin encore, la démarche se hâte, un peu fébrile, essayant peut-être de prendre de vitesse l'émotion qui point. Et c'est là, c'est bien ton nom sur cette plaque grisâtre : CHARVOZ Etienne Emmanuel. Tu dors donc là, entouré de deux soldats au 158 RI tombés un autre jour, en un autre lieu. Vite, la photo, d'abord : avant de se laisser aller, témoigner toujours.

Charvoz1      

Je m'accroupis au pied de ta croix : " Bonjour Etienne, tu es le premier auquel je rends visite. Je suis contente d'être là, auprès de toi. Cet été, j'irai au pays, je le saluerai de ta part, c'est promis."


Charvoz2

       Tu dors là, et moi, dans le train qui me ramène à Lille, je me sens peu à peu envahie d'une grande tendresse, une sorte de douceur sereine m'enveloppe lentement, comme une brume matinale qui monterait des labours un jour d'automne. Le temps a fondu comme neige au soleil et c'est toi qui es là, à mes côtés, qui te penches sur mon épaule. Ce n'est pas "Merci "que tu murmures, c'est " Nous sommes en paix. Toi. Moi. Toi et moi. " Pourquoi t'imaginais-je taciturne, méfiant, et pourquoi prends-tu toute ta réalité détendu et bienveillant ? Etait-ce tout ce qui te manquait ? Une simple visite pour couper ce fil si ténu et pourtant si solide, ce fil que tu tentais depuis tant d'années de rompre, vainement, obstinément, ce fil qui te liait à ta lointaine et glaciale sépulture ?

Charvoz3

     Te voilà donc libre ? Rendu à ce que tu fus, un paysan de Haute Maurienne, rendu aux tiens, à ta terre, à tout ce que tu aimais ? Allez, Etienne, tu en as ma parole, ce n'est pas ton bonjour que je porterai à Modane au mois d'août, c'est toi-même que je ramènerai, niché contre mon épaule, pour que cette douce ombre qui m'accompagne repose en paix au pays.

    

Un grand merci à Jean-Marie et Michel pour cette visite au cimetière d'Aix Noulette, pour leur gentillesse et leur disponibilté.

    

 

 

06 août 2011

Lettre à trois soldats du 158 RI

 

à Paul, Urbain, Léon

 

Guéry, Cressent, Morel sont à La Targette. 

       La nécropole nationale de La  Targette à Neuville Saint Vaast, terrifiant, méthodique, absolu chef d'oeuvre d'un jardinier fou. Ce sont plus de dix mille petites croix blanches en rangs parfaits que le regard embrasse du pied de la nécropole. Dix mille corps d'hommes meurtris ont germé en dix mille petites croix blanches toutes identiques, implacablement alignées. D'où que l'on se place, dans quelque direction que l'on se tourne, du point précis où l'on se tient s'élance un glacial rayon de tombes qui semble courir à perte de vue sur le gazon ras.

NN_La_Targette

Guéry, Cressent, Morel sont à La Targette.

        Ce simple énoncé des faits, clair, précis,  me glace et m'obsède à la fois, comme une mélodie entêtante qui tournerait en boucle, se tairait quelques temps puis resurgirait soudain au moment le plus saugrenu. Est-ce la brutalité imparable et rigoureuse de la formule : je vous cherche partout, vivants, des Vosges à l'Auvergne, de Lorette à ... et c'est là que tout s'arrête ? Ou ces quelques mots contiennent-ils à eux seuls la clef de l'Enigme ? Charvoz est à Aix Noulette, Août  dans sa vallée natale bercé par le doux murmure de la Jordanne, vous, ici. Et Béroud, Didier, envolés, disparus, évaporés... Se pourrait-il que là, sous terre, avec vous, dorme l'explication de ce néant ? Qu'en retraçant votre chemin, on les retrouve tous deux, transis d'une si longue solitude mais apaisés d'être enfin reconnus ?

    Il a fallu un peu de temps pour que décante cette brève visite, pour que l'épaisse couverture de terre et de temps qui nous séparait permette le dialogue. Il m'a fallu un peu de temps pour vous écrire, à vous, désormais indissociables en votre lieu de repos commun, vous dont cette entêtante ritournelle  a  à jamais soudé les noms. Lettre commune à trois inconnus tellement familiers ...

Guéry, Cressent, Morel sont à La Targette.

 "Vous avez le plan de la nécropole ? " Non, je ne l'ai pas, ce plan, quelle question... Naïvement, je pensais que les numéros des sépultures suffirait, qu'il y aurait des plots, des panneaux... Rien de tout celà en réalité., des croix seulement, encore, toujours. Carrés 16, rangs 7 et 8, et 18, rang 3, tombes 3964, 4201, 4285.

 "Carré 16, carré 18 ? C'est là-haut."  Il fait presque froid, parmi ces tombes figées, le petit soleil matinal ne nous réchauffe qu'à peine tandis que, le pas sûr, nous gravissons patiemment la pente, rang après rang.

" Voilà, 18,  on doit y être, rappelez-moi le numéro." La voix de mon guide brise brutalement l'espèce de sérénité factice et si fragile née de cette lente et régulière ascension. C'est bien toi que je cherche, Paul. Paul Aristide Guéry, dont le destin ressemble tant à celui de Rémy, Paul qu'une épouse attendait là-bas du côté d'Epinal, Paul qui jouait peut-être enfant au bord de la Moselle. Quel gâchis d'homme ... T'a-t-elle rendu visite, ta Jeanne, en cette terre d'Artois ? Comment l'apprit-elle, la terrible nouvelle, qui lui a donc dit l'indicible ?  Qui l'a soutenue lorsque la photo de mariage qui trônait sur le buffet a pris couleur de cendres ?

    C'est là, je l'ai, c'est moi qui t'ai trouvé ! Fébrilement, je parcourais la rangée, sépulture après sépulture, tentant dans ma hâte de déchiffrer ces tout petits numéros lorsque ton nom a jailli d'une de ces petites plaques de métal un peu oxydé. Celà faisait si longtemps... Mes compagnons, pudiques, restent un peu à l'écart tandis que, les yeux embués, je m'agenouille afin de fixer l'image que je partagerai avec tous ceux qui feuilleteront ces pages. Témoigner, encore : il fut. En voici la preuve.

Gu_ry1

 "Bonjour Paul,

    C'est donc là que tu reposes ? Tu vois, je suis venue. J'ai fait beaucoup de chemin pour ça, j'en suis heureuse. Tu ne dois pas voir grand monde, si loin de chez toi, si cette visite pouvait t'apporter un peu de réconfort...

   Je suis aussi passée à Aix Noulette, hier, voir Etienne. Il dort bien. Allez, j'y vais, je te laisse, Paul. Il me reste Urbain et Léon à saluer.

A bientôt."

Gu_ry2

         Un peu engourdie, le coeur lourd, je me déploie et, tournant le dos à la tombe, je me dirige vers le carré 16 où m'attend bien Urbain Cressent. Les yeux à hauteur de plaque, encore une fois, je photographie avant de murmurer quelques mots qui s'étirent en un long silence.

Cressent1

     Là, en tout petit, le numéro : 4201. Tout est en ordre tandis que se pose peu à peu, à gros flocons sur mes épaules, feutré, tout le poids de ton destin. Je te sens lointain, Urbain, triste, désabusé. Comme si nous nous étions déjà tout dit, il semble que rien de ce que je pourrai t'apporter désormais n'aura le pouvoir de réduire un peu ton fardeau, et ce qui pèse maintenant sur mon échine m'alourdit sans t'alléger. Mais tu n'es pas seul, Urbain, le sais-tu seulement ? Celà te consolerait-il de savoir que ton neveu conserve pieusement le peu de documents qu'il lui reste de toi ?

Cressent3

   Allez, il faut que j'y aille, Léon m'attend lui aussi. Je reviendrai.

     Marie Léon Morel dit Léon. Mon pauvre Léon, à quoi bon t'avoir placé sous si auguste protection ? Tu gis là, toi aussi, tout près d'Urbain. Cette fois encore, le destin m'a accordé la grâce de déchiffrer moi-même  la plaque lugubre qui marque ta sépulture. Le clic familier, mécanique, de l'appareil photo fige à son tour l'instant unique et bouleversant de la première rencontre.

Morel2

 

     Mes compagnons, respectueux de notre intimité, s'écartent à nouveau pour nous laisser quelques instants de tête à tête. Mes yeux se mouillent à nouveau lorsque je pense au jeune montagnard vosgien que tu fus, mort sans la consolation d'un regard aimé, de quelques gestes tendres. J'aurais eu pour toi l'attention d'une mère, je t'aurais bercé contre moi, j'aurais fermé tes yeux, lavé ton pauvre corps déchiré, rassemblé, peut-être, patiemment, les lambeaux de toi pour leur rendre moi-même l'ultime dignité d'une vraie sépulture. Ou quoi d'autre ? Est-ce que je sais, moi ? Comment pourrais-je le savoir ?

Morel3

 Salut à toi, Léon. Je pense à toi aussi. A bientôt.

Guéry, Cressent, Morel sont à La Targette.

   Peut-être ces hommes croisés là-haut n'étaient-ils que mirages et non fantômes, mais c'est bien ainsi que vous m'êtes apparus tous trois, lorsqu'enfin, quelques jours plus tard, ont levé les semailles de la rencontre.

La_Targette4

 Guéry, Cressent, Morel sont à La Targette.

 


Infini merci à ceux qui ont partagé avec moi ces moments si importants, notamment Alain Chaupin, qui m'a conduite et guidée sur les lieux, avec toute la compétence, la discrétion et l'humanité qui sont siennes. 


17 mars 2012

Léon Morel, un tisserand des Vosges

          Dans les Vosges, en ce début du XXème siècle, l'industrie du textile est en plein essor . L'existence d'une main d'oeuvre rurale, peu occupée l'hiver, la présence de nombreux moulins à eau, à même de fournir en abondance l'énergie  nécessaire au fonctionnement des machines, le repli sur les Vosges, après 1870, d'industriels alsaciens,... tout concourt à y faire fleurir un peu partout filatures et tissages. En 1914, ce sont plus de 200 usines textiles, travaillant essentiellement le coton, que compte le département, et plus particulièrement son sud-est.

       Le canton de Saulxures sur Moselotte, au coeur des ballons vosgiens, ne fait pas exception à la règle. A Ventron,  commune d'un petit millier d'âmes, 5 manufactures de tissage emploient une foule d'ouvriers chargés du bobinage, de l'ourdissage, du rentrage, ... Parmi ces tisserands, un fragile petit jeune homme d'1m57, aux yeux bleu sombre , aux lèvres minces, aux cheveux châtains : Marie Léon Morel, dit Léon. Son père, Louis,  veuf en premières noces de Marie Clémence Chonavel, a parcouru le canton avant de se fixer à Ventron. Il a 42 ans, à la naissance de Léon, le 20 février 1894, il est contremaître tisserand depuis plusieurs années déjà. Son épouse, Elisa Padox, elle aussi tisserande, est âgée de 22 ans. Louis Morel aura, de ses deux mariages, une quinzaine d'enfants dont la moitié décèdera en bas âge.

Ventron

     Au premier semestre 1914, Léon a 20 ans et est appelé, comme tous les jeunes gens de sa classe, devant le conseil de révision*. Il est ajourné pour faiblesse. Depuis l'entrée en vigueur de la loi des 3 ans, en 1913, les conseils de révision voient se présenter des jeunes gens de moins de 20 ans dont on craint qu'ils ne soient trop peu mûrs physiquement pour faire des soldats. Ils sont incités à exempter, réformer, ajourner au moindre doute. Dans ce contexte, la faible constitution de Léon suffit à son ajournement. Quelques mois plus tard, en octobre et novembre 1914, lorsque passent à leur tour devant les conseils de révision les jeunes gens de la classe 1915, accompagnés des ajournés des classes 1913 et 1914, la donne a changé. Les hécatombes du début de la guerre rendent les recruteurs moins prudents, les jeunes gens plus solides, et Léon est déclaré apte et incorporé.

   A partir de ce moment-là, son parcours rejoint celui du cantalou Jean Août, appelé de la classe 1915 et compagnon d'infortune. Après une période d'instruction à l'arrière, puis à proximité du front, il est versé à la 5ème compagnie du 158è RI à une date qu'il est impossible de définir avec précision. Très probablement échappe-t-il également aux offensives sanglantes du printemps et du début de l'été 1915, mais pas à l'attaque du 25 septembre où sa compagnie monte à l'assaut en deuxième vague. Il en réchappe cependant, pour tomber sous une grêle d'obus de 105 fusants tirée depuis les corons d'Angres-Liévin, le 18 octobre 1915.

   Léon Morel acquit-il post-mortem le don d'ubiquité ? Le 3 septembre 1920, une première équipe exhume dans une des sépultures de ND de Lorette un corps identifié par sa plaque d'identité comme étant celui de Léon Morel. La dépouille est inhumée au cimetière des Rietz,  qui deviendra la NN de La Targette à Neuville St Vaast. Un second procès verbal d'exhumation, en date du 15 décembre  1922  le donne exhumé au Bois en Hache. "Retrouvé plaque d'identité (très peu d'ossements)" mentionne le document. Ces restes mortels sont inhumés  au cimetière militaire de ND de Lorette. Etaient-ils bien ceux de Léon ? Ou ceux de Rémy Didier, de François Béroud, d'un autre anonyme muni par erreur de la plaque d'identité de Marie Léon Morel ?  Le mystère demeure et demeurera. Les autorités décident  le 19 février 1923 de réunir les restes à la NN de La Targette : et c'est là que repose désormais, presqu'au sommet de la colline, le petit, le fragile Léon Morel, tisserand vosgien.

 

L_on_Morel 

*Pour en savoir plus : La classe 1914 : le conseil de révision

                                Parcours du combattant 14-18 : le conseil de révision

Sources : AD62 - série W - PV d'exhumation, AD88 - Registres matricules et Etat-Civil en ligne, les sites Parcours du Combattant 14-18 et Pommiers 14-18 - conseils de révisions, Georges Poull "L'industrie textile vosgienne", auto-édition, 1982

Merci à la joyeuse équipe du forum pages 14-18, pour m'avoir aidée à tirer la substantifique moëlle d'une fiche matricule quasi-vierge : Valérie Q, Arnaud Carobbi, FAB1. Merci à Kilkenny, de ce même forum, qui a brisé la malédiction vosgienne, pris le temps d'une visite aux AD88 à Epinal, et relevé pour moi la-dite fiche, à Jean-Mi qui s'était lui aussi proposé.



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