Rémy : De la vallée du Rhône aux combats de Lorette
A 20 ans, Rémy est cultivateur à Pierrelatte, quartier des Blaches. De novembre 1904 à juillet 1907, c'est au 3ème Régiment de zouaves qu'il accomplit son service militaire, non en Algérie, province de Constantine à laquelle est affecté le 3ème zouave, mais plus probablement au camp de Sathonnay, près de Lyon où il a de la famille. Chaque régiment de zouaves possède en effet un 5ème bataillon stationné en métropole. On imagine la fierté de ses proches : Rémy, le fils aîné, versé dans cette unité d'élite et portant son bel uniforme.
Il effectue ensuite en 1910 et 1913 ses périodes d'exercice au 52ème RI, ce qui lui vaut d'être mobilisé à la 21ème compagnie du 252ème RI, régiment de réserve du premier, lorsqu'éclate la Grande Guerre. Alors cantonnier, ainsi que l'atteste son livret de famille, père d'un petit garçon de 18 mois, c'est un homme déjà mûr qui rejoint son affectation. Les 7 et 8 août 1914, le régiment quitte Montélimar pour Gap ; la 64 DI de réserve a pour mission la défense des Alpes. Le journal de marche du 252ème RI égrène, monotone, les activités du régiment, la principale consistant pour les deux bataillons à échanger de cantonnement.
La période de calme est de courte durée, le 20 août, le 252 RI part pour la Lorraine. Les hommes marchent énormément, creusent tranchée sur tranchée, ... Ils prennent part à la défense de Nancy : batailles du Grand Couronné, et des Hauts de Woëvre. Rémy écrit le 9 septembre :
J'ai vu tous les camarades ce matin (...) que nous sommes d'ailleurs toujours ensemble, tous bien portants.
Un mois plus tard, le 4 octobre, Léon Allier, des Blaches, tombait à Seicheprey.
Le 7 octobre, à Rosière en Santerre, c'est au tour d'André Daudel, beau-frère de Henri.
L'hiver s'écoule, monotone, dans des conditions sanitaires déplorables, comme en témoignent ces quelques mots datés du 17 décembre :
... toujours à se rouler dans la boue et le fumier quand on couche quelquefois dedans ...
conditions déplorables confirmées par le JMO du service de santé. Le résultat ne se fait pas attendre, la fièvre typhoïde frappe à tour de bras. A l'hôpital de Charmes, la majorité des soldats ne décède pas de blessure, mais de cette maladie. Le 5 janvier, Rémy est évacué à son tour pour "courbatures fébriles, embarras gastrique, bronchite", mais le contexte décrit ci-dessus ne laisse guère de doute : c'est bien là un cas de typhoïde. 3 semaines à l'hôpital complémentaire de Charmes, puis commence une longue convalescence en zone de l'intérieur, à l'hôpital bénévole de la Teppe, à Tain dans la Drôme, structure tenue par des Ursulines. Rémy s'ennuie, l'hiver est maussade
"tu me dis qu'il fait que pleuvoir là-bas, ici c'est pareil, pluie ou neige, écrit-il à son épouse Joséphine, toute la semaine ne fait que ça. Je ne vois guère autrechose à te dire pour le moment
mais ne perd pas le Nord :
Ecris l'adresse comme je te la donne, on m'a taxé ma dernière (0,20) [...] et je ne veux pas donner 4 sous à chaque lettre
ajoute-t-il en homme qu'une existence modeste a habitué à l'économie.
Mars 1915 Paul, blessé à la cuisse devant Sulzern est évacué.
Rémy est ensuite dirigé le 12 avril, pour 3 jours, sur l'hôpital de Valence, puis après une semaine de permission parmi les siens, rentre au dépôt. Parti le 30 mai en renfort au 158 RI, le régiment de Lorette, durement éprouvé par les combats d'Artois, il est immédiatement mis en subsistance au 149 RI. Le JMO manque, les témoignages aussi et il est bien difficile de savoir ce qu'il fait exactement pendant ce temps-là. Le 20 août, il est versé à la 5ème compagnie du 158 RI qu'il ne quittera plus. Il réchappe à la sanglante offensive du 25 septembre, mais le 18 octobre au matin, sa tranchée est bombardée, vraisemblable préparation d'un assaut allemand qui n'aura au final pas lieu. Rémy est tué, comme 6 de ses compagnons, 2ème classe à la 5ème compagnie : Léon Morel et Paul Guéry étaient originaires des Vosges, Etienne Charvoz, savoyard de Modane, Urbain Cressent était natif de la Haute-Loire, François Béroud du Rhône et Jean Août de la vallée de la Jordanne, dans le Cantal. Trois autres suivront : le caporal François (dit Paul) Pasteur de Cessey, village du Doubs, décédé le 9 novembre à Barlin, à l'ambulance 5 du 21 CA, les soldats de 2ème classe Jean Besson du Crozet, dans la Loire, décédé le 24 octobre à l'hôpital de Saint Valéry sur Somme et Ahmed Ben Ali Rmadi, né à Cheikrat, en Tunisie et décédé à Bruay en Artois le 26 octobre 1915, ambulance 3 du 21 CA.
Rémy est cité à l'ordre du régiment : "Très brave soldat. Tué glorieusement à l'ennemi le 18 octobre 1915 en Artois", il obtiendra ainsi la croix de guerre, puis la médaille militaire à titre posthume.
L'avis de décès parviendra en mairie de Pierrelatte à la mi-novembre, mais l'absence de courrier, la lettre d'un camarade peut-être, avait déjà plongé la famille dans l'angoisse. Pour la fragile Joséphine, la vie s'arrête ce 18 octobre 1915. Orpheline de mère à 2 ans et demi, de père deux ans plus tard, veuve de guerre à 29 ans, elle ne se remettra jamais de la disparition brutale de son époux.
Amédée, quant à lui conservera pieusement toute sa vie les quelques souvenirs de son père : courriers, photo, diplôme légués par sa mère.
Merci à MP92 pour avoir commencé à débrouiller avec moi les fils inextricables du Service de Santé , à Jean-Luc Dron pour l'historique du 252 RI, et à tous ceux, déjà cités ou non qui m'ont à un moment ou un autre aiguillée dans cette recherche : explications, pistes de travail... Merci spécial à Alain Chaupin à qui rien de ce qui concerne les sépultures des soldats tombés en Artois n'échappe.
Ce jour-là
Le 18 octobre 1915 au front, ici, ailleurs ...
Il y a 95 ans aujourd'hui disparaissaient Rémy DIDIER et ses compagnons d'armes. Voici quelques témoignages de soldats, au front, en Artois ou ailleurs en date du 18 octobre 1915. Ce message a vocation a être enrichi au fur et à mesure des trouvailles et, une fois n'est pas coutume, amis lecteurs, je vous lance un appel à contribution: si vous possédez vous même des courriers ou carnets de cette date et que vous souhaitez les faire partager, contactez-moi.
Raymond Bossard, soldat au 4ème régiment de marche des tirailleurs
Front de Champagne, secteur de Souain
Couchons sous les sapins ( cette nuit du 17 au 18) sans rien dans ma couverture et toiles cirées car c'est notre campement. Aujourd'hui montons les tentes. Cette nuit, il paraît que nous embarquerons. Rien de neuf mais esquinté. Aïn el Kebir (Aïd el Kebir) fête arabe, aussi musique, feu ... etc, beignet arabe ... pour les amadouer, car ils rouspètent dur.
Jean Prévot, ambulancier à la 4ème ambulance de la 37ème DI
Coppenaxfort, secteur de Dunkerque
Théories sur les manques extérieurs de respect puis Merugues vient nous faire une conférence médicale et me fait tenir le crachoir pendant un long moment.
Ce soir, promenade. 14 km sac vide. Départ de Coppenaxfort à une heure puis retour vers 16 heures par Brouckerque . Ce ne fut guère pénible. On parle de nous faire bientôt partir d'ici.
In : Carnets d'un ambulancier et pharmacien 1915-1918
Charles Salomon, caporal au 151, 2 SIM puis 71 RI
Alors au 71 RI, en Argonne. Mort de la tuberculose en février 1920.
Lundi. Tranchées de la Fille Morte.
J'ai le jus presque immédiatement.
Je suis excessivement gai. 3 crapouillots crachant me rappellent la réalité.
Vers 10h, 5 crapouillots, 5 obus en échange.
Vers 14 h, bombardement intense de part et d'autres, en Champagne grand bombardement également.
21 heures, les boches nous lancent des bombes, bombardement intense en Champagne. J'ai reçu un paquet de M Létourneur.
Léopold Retailleau, musicien - brancardier au 77 RI
Lever à 9 heures. Ma correspondance. Après-midi tranquille. Nous repartons à Loos après la soupe enterrer les morts. Nous allons tranquillement. Nous enterrons un Anglais derrière la 2ème tranchée. Nous battons le terrain derrière le parallèle, la première et la deuxième tranchée. Nous tirons des coups de fusils sur les Boches. En avant de la parallèle, les tombes. 84 hommes enterrés.
Retour à Loos. L'ennemi a bombardé le patelin avec des marmites et des fusants. Retour aux brebis à 2h30. Bonne nuit.
In : Musicien-brancardier... carnets de Léopold Retailleau
Joannès Dessertine, caporal au 372 RI
A Salonique, front d'Orient
Lundi, 6h. La section va à Salonique pour charger au port 13 wagons de munitions, fil de fer pour la Serbie. Nous sommes de retour le mardi matin 7h. Repos toute la journée.
Edouard Mattlinger, sergent au 49 RIT, puis 372 RI, puis re-49 RIT, puis 132 RI
Alors au 49 RIT
Courtisols, près de Châlons en Champagne
Matin, douche à Courtisols. Après-midi, exercice et jeu de barre.
Paul Bernier, artilleur au 2ème RAM
Vosges
Messe. Peyrard à Gerardmer
Source : Chtimiste
Merci à MD Salomon, F Houeder, R Bossard et C Morel de qui m'ont permis de citer les carnets de leurs aïeux, à Didier, de l'indispensable Chtimiste.
Lettre de Notre Dame de Lorette à un cantonnier de Pierrelatte
Soldat au 158 RI
21 juillet 1915
Tout l'Artois tremble et se déchire sous un grand soleil d'été. A Barlin, durement éprouvés par les combats du printemps, les hommes du 149 RI sont au repos. Toi, tu n'es arrivé que début juin, remis de la fièvre typhoïde qui a bien failli t'emporter durant l'hiver. Quelques semaines d'instruction encore et tu gagneras ton affectation définitive au 158 RI, l'autre régiment d'infanterie de la brigade. Je sais tout celà, Rémy. C'est déjà beaucoup et pourtant si peu pour qui s'acharne à parcourir à tes côtés, à pas de fourmi, le terrible sentier de tes derniers mois, à y récolter, engranger, chaque miette de ce qui fut ton temps, pour que ta mémoire ne soit plus celle de cette douloureuse abstraction, celle de ce vide abyssal, mais celle d'un homme vivant : mémoire de tes joies, mémoires de tes peines, mémoire de ta chair.
C'est la veille que Paul Dumas, le copain des Blaches, t'a rejoint au 149 RI, Paul que tu évoquais dans une courte lettre, lorsqu'en septembre dernier, tous deux en Lorraine dans les rangs du 252 RI, vous profitiez d'un jour de repos. Paul Dumas, matricule 674 au recrutement de Montélimar, Rémy Didier, matricule 283, même recrutement. Et aujourd'hui ? Il me plaît de vous imaginer tous deux, heureux de ces retrouvailles, portés par la chaleur de l'amitié, respirant à pleins poumons l'air de la vallée du Rhône, évoquant le bon temps, le pays, les copains, la famille ... la bourrade, la surprise joyeuse à l'accent provençal : "Ho, Dumas !" "Ho, Didier ! Comment va ? " Hélas, plus probablement ne vous êtes vous pas même croisés, l'un seulement en subsistance, à l'instruction au 9ème bataillon, l'autre affecté définitivement à un autre bataillon du régiment.
Bien loin de là, à Embrun, dans les Hautes Alpes, ton frère Paul, rétabli de la blessure à l'aine reçue début mars, est à l'instruction au dépôt du 12 BCA tandis que son futur bataillon, le 52 BCA se bat en Alsace. Et à quelques dizaines de kilomètres à peine, à vol d'oiseau, le 6ème RAC de ton autre frère, Henri, combat dans la Somme.
21 juillet 2011
Sous un ciel plombé, la nécropole de Lorette luit encore de l'averse méridienne. Il a plu à grosses gouttes, il a aussi plu des milliers de roses rouges qui se sont posées, graves et légères sur les sépultures alignées au cordeau. A chaque homme son rosier dont ne sont privés que ceux qui en auraient le plus besoin, ces milliers d'anonymes ensevelis pêle-mêle dans leur carré de gazon, le vaste et silencieux peuple des ossuaires. C'est pourtant sur leur mémoire que veillent, dans la solennité glacée du grand ossuaire, devant les cercueils empilés symboles des hécatombes successives, rigides et silencieux, les Gardes d'Honneur de Lorette.
Ancien insigne des Gardes d'Honneur de Lorette
Comment vous distinguer les uns des autres, dans cette haleine lugubre et confuse qui monte de la dalle, se faufile par d'invisibles fissures, emplit lentement l'espace et nous transperce peu à peu jusqu'aux os comme parfois l'humidité hivernale ? Ce n'est pas une foule d'âmes errantes qui se presse autour de nous, exhalant chacune sa détresse centenaire, mais une masse à la fois compacte et diffuse, les soldats tellement inconnus, tellement mêlés, depuis si longtemps, qu'ils ne font plus qu'un.
Connus, vous le futes pourtant, avant le double anéantissement de la guerre et du temps. Parmi vous, toi, mon aïeul, ton gris regard, ton visage grave, toi dont la présence éclate et s'affirme à chacun de mes pas depuis que, le coeur plombé, je suis sortie de l'ossuaire principal. Tu es là, bien sûr, évidemment, la mort, l'espace, le temps entretissés ne sont finalement qu'une feuille de papier à cigarettes que l'on ne peut ni consumer ni déchirer.
"Je n'ai jamais été aussi près de lui." bouleversante pensée dont je ne puis me défaire une seconde, la répétant à l'envi. Le souhaitai-je d'ailleurs, tant j'ai à te dire, tant j'ai à entendre de toi ?
Accoudée au mur d'enceinte de l'ossuaire Foch, je refais en pensée le chemin de la journée. C'est ton cortège funèbre, hésitant, tâtonnant de tant d'incertitude, que j'ai suivi 96 ans plus tard. Personne encore ne l'avait fait. Au mieux Henri, dont la batterie se trouvait là, pour un court séjour, à la mi-octobre, a-t-il eu la possibilité de se recueillir sur ta sépulture. Moi, j'ai pied à pied accompagné ta dépouille mortelle, de l'indiscutable Bois en Hache au probable ossuaire Foch. A moins que ce ne soit Franchet d'Esperey. Peut-être encore Lyautey, ce que j'ignorais alors. Tout dépend... Lyautey où reposent notamment les corps en provenance de La Targette et du plateau de Lorette où l'on a exhumé, entouré d'inconnus, Paul Guéry, l'un de tes compagnons d'infortune. Franchet d'Esperey, à cause de La Targette, encore, car à La Targette furent transféré dans un premier temps les corps d'inconnus exhumés à ND de Lorette comme Urbain Cressent et Léon Morel, deux autres de tes compagnons, et le cimetière de la Vallée, probable étape de certains d'entre vous, Foch à cause d'Aix Noulette où reposait Etienne Charvoz, lui aussi tombé en même temps que toi, Angres comme le Bois en Hache où vous êtes morts et où l'on inhuma Jean Août.
Et, comme soudée à ce muret, je te parle, Rémy. Des propos un peu fouillis, sans grand interêt. Les pauvres mots si longtemps contenus de la tendresse, ceux que je te réservais, les voilà qui se bousculent et s'échappent en un flot continu, chuchoté, inépuisable :
"Tu vois, mon pair Romieu, mon Rémy, je suis venue. Je suis là, tout près. Je pense à toi. Je suis allée au bois en Hache. C'était dur, tu sais, mais enfin je t'ai retrouvé..."
Tout. Enfin, n'importe quoi, pour ne pas rompre le fil enfin renoué qui nous rattache l'un à l'autre. Au fond, peu importent ces mots que tu écoutes pourtant avec avidité, ce qui compte c'est la parole, sa musique ininterrompue qui te rattache à la vie, te rend ta place dans la longue chaîne de ceux qui furent, qui sont et qui seront.
Qu'elle était nouée, ma gorge, lorsque, dans la fraîcheur du matin, je saluai les amis venus m'accueillir dans le hall de la gare d'Arras. Se levait enfin le jour tant attendu, si redouté de la découverte. Tous ces noms familiers, tant de fois écrits, tant de fois lus, pointés sur des cartes, cartes des tranchées, cartes d'aujourd'hui, voilà qu'ils allaient m'apparaître dans leur nue réalité d'aujourd'hui, anodins paysages dissimulant habilement les massacres d'hier. Ainsi le bois en Hache, dévasté, chaos d'hommes, de terre et de métal. Entre l'autoroute et une villa moderne, ce timbre-poste battu au matin du 18 octobre 1915 par une pluie de 105 fusants qui vous coûta la vie.
Venant de Neuville Saint Vaast, nous avons traversé Souchez. La route d'Angres se glisse sous le pont de l'autoroute et, voici qu'immédiatement sur la gauche, la lisière du Bois nous barre brusquement l'horizon. A droite s'étirent, eux aussi paisibles aujourd'hui, la cote 140 et le bois de Givenchy. Nous nous engageons à gauche sur une route minuscule, parallèle à ce qui fut cette funeste tranchée M7-K22. Il n'en reste rien, bien sûr, mais à cinquante mètres à peine de l'actuelle autoroute, une dizaine de mètres en amont d'une villa moderne, les lieux sont conservés. M7-K22, la partie de la tranchée de la 5ème compagnie située en bordure de route, c'est à dire plus sûrement autour de K22, que c'est précis ... Quelques décamètres de long, grand maximum, tout au plus deux mètres de large, une simple estafilade au pied de la colline. C'est là. Tout en moi se fige et se glace tandis que j'observe avec intensité, avant de photographier les lieux, les fleurs, ... Car ces fleurs qui poussent là, ce sont les votres, nourries à travers les ans d'un peu de votre chair, un peu de votre sang, c'est peut-être même votre corps tout entier, qu'elles m'offrent en bouquet. Vous voici à travers elles réintégrés dans le grand cycle de la vie, à l'infini retournant à la terre pour en rejaillir, et lorsqu'elles frissonnent à un imperceptible mouvement d'air, c'est votre salut qu'elles transmettent à qui sait les voir.
Et nous voici arpentant ce ruban de bitume un peu délabré, foulant peut-être la terre où reposa Jean Août, jusqu'à ce jour de 1922 où l'on retrouva son corps ici, au bois en Hache, ou ce très peu d'ossements exhumés là en 1920, qu'une plaque identifia alors comme Léon Morel, mais qui étaient peut-être François Béroud, ou Rémy Didier, puisque le corps de ce même Morel fut deterré ailleurs, quelques mois plus tard. Il dort à La Targette, Léon, comme Urbain Cressent et Paul Guéry que je suis allée saluer plus tôt dans la matinée. Hier, au cimetière militaire d'Aix Noulette, c'est avec Etienne Charvoz que j'avais rendez-vous. Avant de quitter les lieux, j'extirpe de mon sac cette photographie où tu poses, endimanché avec Joséphine et Amédée.
"C'est lui. Avec son épouse et son fils." expliquai-je à mon guide qui semble heureux de découvrir le visage de celui que je traque sans répit, tâche dans laquelle il me seconde avec persévérance, et celui de ce bébé, bientôt orphelin.
Puis c'est la piste des cimetières provisoires, que j'ai remontée ensuite, tous lieux susceptibles de t'avoir accueilli quelques temps sur la route de cet ossuaire qui constitue probalement ta dernière demeure. Probablement. Aucune certitude si ce n'est cette présence têtue, aigüe, quasi-charnelle, ce " je suis là " vibrant dans chaque atome de mon être. Quelques pas encore sur une petite route qui monte et il faut obliquer emprunter sur la gauche un chemin de terre chaotique. Là, au pied de la colline, dans un vallon doux et ensoleillé paissent quelques chevaux. C'était là le cimetière de la Vallée, tant de fois mentionné sur les compte-rendus d'exhumation conservés aux archives. Enormément de mentions "inconnus", ou alors croix indiquant " 3 soldats français inconnus" fichée sur une sépulture où ne reposait qu'un seule corps, en nombre aussi des croix portant des noms mais sous lesquelles ne se trouvait aucune dépouille. Que de chemins mystérieux, un dédale de parcours macabres où sombrèrent tant d'entre vous ... Sur la route de Bouvigny, un peu plus loin, c'est le cimetière du Fossé aux Loups. Mes yeux s'écarquillent en découvrant à son emplacement précis une maison neuve bâtie sur une surface qui me semble minuscule. Ce n'était donc que ça, ce tout petit lopin de terre ? On peut donc entasser tant d'hommes sur un si petit espace ?
Enfin, ultime station, cette nécropole où je me trouve. Non loin de l'endroit où se dressait autrefois une petite chapelle, s'élève la basilique, immaculé berger d'une multitude de sépultures pétrifiées, la basilique et ses plaques apposées par des familles à la memoire de quelqu'un des leurs, disparu dans cet incroyable massacre.
"C'est bien l'ossuaire Foch ?"
Devant le grand ossuaire, c'est celui où je me tiens, celui sur lequel j'ai buté. simple enclos de gazon. Je ne l'avais pas identifié, au départ, faute de discerner la plaque qui y est discrètement apposée. Il y en a un second, en vis a vis et au fond, m'informe mon guide, les cinq autres. je remonte fébrilement l'allée, je veux savoir,. Les autres sépultures, je m'en moque, mais, lui, lui, où est-il ? Tout au fond, en effet, en avant du carré musulman, les ossuaires sont sagement rangés, terrifiants dans leur anodine sobriété. Mais ça y'est, voici que je repère une indication : ossuaire Lyautey. Non. Sur le moment, non. Le suivant , Pétain. Non. Voyons ceux de gauche. Joffre ? Non. Franchet d'Esperey ? 1892 corps.
Peut-être, mais, pourtant, rien ne semble m'attacher ici, rien n'y vit, aucun coeur ne bat sous ce gazon triste, alors qu'une force irrésisitible m'entraine à revenir sur mes pas, vers les deux ossuaires jumeaux. Barbot ? Non. C'est donc l'autre. Mes compagnons, à qui, de crainte qu'ils ne se lassent, j'avais proposé de prendre le chemin du retour tandis que j'achevais mon pélerinage, se tiennent un peu à l'écart, silencieux et respectueux.
C'est à grand peine que je m'arrache à ta compagnie, contenant tant bien que mal ces larmes que je ne veux partager qu'avec toi, mais je ne saurai imposer à personne d'attendre plus longtemps. Pas encore partie, je songe déjà à revenir. Te quitter, aïeul tant aimé, m'est insupportable et je reviendrai. Seule peut-être, et alors, accoudée au muret ou bien assise, je passerai là l'après-midi, à penser à toi, te parler ... C'est ta mémoire que je porte, il est à nous ce chemin que je trace un peu chaque jour.
Salut Rémy, à bientôt.
Encore une fois, merci à Alain Chaupin qui m'a guidée avec son habituelle délicatesse tout au long de ce périple, à lui également pour les cartes du secteur, à Denis33 du forum pages 14-18, pour le cantonnement du 149 RI, à qui le sait pour m'avoir dépanné d'une photo alors qu'à l'instant crucial, ma batterie rendait momentanément l'âme, à Michel B pour cet inestimable cadeau qu'est l'insigne des gardes d'honneur de Lorette.
Sources : PV d'exhumation, séries W aux AD62, fiches matricules, série R aux AD26, JMO des 158 RI, 6ème RAC et 52 BCA sur le site "Mémoires des hommes". Pour la provenance des corps dans les ossuaires, voyez plutôt ici :
http://lorette.canalblog.com/archives/2011/01/16/13478086.html
où j'ai également emprunté la saisissante expression "Peuple des ossuaires"
A la mémoire de nos frères
Familles déchirées, couples et vies jetés au vent de la guerre, fratries décimées... Il y en eût légion ...
Sur une minuscule portion de front, là-haut, entre Souchez, Angres et Aix Noulette, le 18 octobre 1915, tombèrent 7 soldats de la 5ème compagnie du 158 RI. 2 de ces 7 hommes rejoignaient un frère aîné déjà mort, ailleurs sur le front, 2 autres y précédaient leur cadet :
- les frères AOUT de Lascelle, dans le Cantal
Jean, 158 RI - Mort pour la France le 18 octobre 1915 devant Angres (Pas de Calais)
Jacques, 139 RI - Mort pour la France le 25 août 1914 au Menil ( Vosges)
- les frères BEROUD, de Saint Bonnet le Troncy, dans le Rhône
François, 158 R- Mort pour la France le 18 octobre 1915 devant Angres (Pas de Calais)
Claude, 133 RI - Mort pour la France le 2 septembre 1914 à Saucy (Vosges)
- les frères CRESSENT de Blanzac, en Haute Loire
Urbain, 158 RI - Mort pour la France le 18 octobre 1915 devant Angres ( Pas de Calais)
André 10 RG cie 26/53 disparu le 4 septembre 1916 à Tavannes (Meuse)
- les frères DIDIER,de Pierrelatte, dans la Drôme
Rémy, 158 RI - Mort pour la France le 18 octobre 1915 devant Angres (Pas de Calais)
Henri, 266 RAC - Mort pour la France le 6 juin 1918 à Pourcy (Marne)
Une seule compagnie, une seule journée... somme toute, amer constat, peu meurtrière en ce point précis du front. Lorsque l'arithmétique macabre, rigoureuse, dénombre, ajoute, calcule : 4 fratries, multipliées par des kilomètres et des kilomètres de tranchées, des jours et des jours de guerre ... le drame familial, intime, prend des allures d'hécatombe.
RAC : Régiment d'Artillerie de Campagne
RI : Régiment d'Infanterie
RG : Régiment de Génie
Sources : registres d'Etat Civils des mairies de Lascelle et Saint Cirgues de Jordanne, de Pierrelatte, et de Blanzac, conservés dans les archives de ces communes, registres d'Etat-Civil de la commune de Saint-Bonnet le Troncy, AD du Rhône - JMO du 158 RI et fiches MDH, site "SGA Mémoire des hommes", ministère de la Défense.
Octobre 1916 à la caserne du 52 RI
Ou quand les fils se croisent ... Voici le témoignage en date du 22 octobre 1916 d'un soldat à l'instruction au 52ème RI à Montélimar. Regards croisés sur l'instruction : Jean Août, les lettres de Jean Cavaillès et, ici, un parfait inconnu, presque 2 ans plus tard.
La caserne du 52 RI, à Montélimar, est un lieu familier de plusieurs des soldats évoqués dans ces pages : Paul Dumas y effectua ses classes, avant d'y revenir à l'instruction du 18 avril au 10 mai 1911 . A l'instruction également au 52 RI après leur service militaire au 3ème régiment de zouaves, Rémy Didier et Hubert Laville, tous deux du 22 août au 13 septembre 1910 et du 13 au 29 mai 1913. Ces trois hommes mobilisés au 252 RI, régiment de réserve du 52 RI y séjournèrent également au tout début de la guerre (le régiment quitta Montélimar pour Gap en deux groupes les 7 et 8 août), le premier au moins y fut également de passage en mai 1915, avant de rejoindre le front.
Montélimar, le 22 octobre 1916
Chère tante et cher oncle,
J'ai été bien peiné moi aussi de ne pouvoir aller vous embrasser de passage à Saint Chamond mes les circonstances m'obligeaient à faire ainsi. Ca ne sera que renvoyé car pour la Toussaint nous allons avoir cinq jours je crois, et je m'arrêterai vous voir en passant. Depuis mon retour à la caserne, il y a eu du changement. On nous a tous versés au premier groupe, c'est à dire ceux qui ne sont pas cultivateurs, parce que ceux-ci sont susceptibles d'avoir,de temps en temps, des perm. de 15 jours et par ce fait sont toujours en retard sur les autres. Aussi, c'est un peu plus dur comme exercice et nous n'avons pas beaucoup de temps à nous. Nous avons commencé les marches mais sans sac et nous avons tiré à balles vendredi dernier. Ca ne me fatigue pas et tout va bien. J'ai engraissé de 5 kgs et je me porte à merveille. J'espère qu'il en est de même chez vous et je vous quitte en vous embrassant tous bien fort.
?????
Sources : fiches matriculaires , série R, AD26 - JMO 252 RI, site Mémoire des Hommes




















