23 décembre 2010

Une recherche à corps perdus

       Corps perdus... Celui du cherché, bien sûr, mais aussi celui du chercheur, tout entier absorbé par sa tâche...

Chercheur qui fait dans ces moments-là corps avec le cherché.

Novembre 2003 ... Ou comment tout commença... Une émission de radio, voici qu'étaient mises en ligne les fiches des Morts pour la France. Un bref passage sur le site "Mémoire des Hommes", une explosion :

DIDIER Rémy Louis, mort pour la France le 18 octobre 1915 devant Angres (Pas de Calais).

Il avait donc existé. Vraiment. Autrement que comme un fantôme dans la vague mémoire familiale. Puisqu'il était possible de connaître le lieu d'inhumation, le courrier partit quelques jours plus tard, pour le service des sépultures militaires à Lille. La réponse revint, rapide, lapidaire :

.... j'ai le regret de vous faire connaître que les recherches effectuées dans mon service n'ont pas permis de localiser de tombe individuelle au nom du soldat Rémy, Louis DIDIER mort pour la France le 18 octobre 1915 à ANGRES (Pas de Calais). Compte-tenu du lieu de décès, il est vraisemblable que ses restes mortels reposent dans l'ossuaire Barbot de la nécropole nationale de Notre-Dame-de-Lorette à ABLAIN-SAINT-NAZAIRE. Je vous prie d'agréer, etc... etc...

Fin du premier acte dont il était impossible alors d'imaginer que ce n'était en réalité que le premier pas d'un très long chemin, jalonné de déceptions, de réussites, de belles ou plus chaotiques rencontres... Mais les choses n'étaient pas mûres alors, et le dossier fut clos, soigneusement, sans  bruit. Il dormit pendant cinq ans, mûrissant dans un silence feutré, jusqu'à ce qu'un 11 novembre à la pointe de la Bretagne ne l'éveille en sursaut.

       "Il faut écrire à la mairie de Pierrelatte, au vu des circonstances du décès, le corps a certainement été rapatrié."

Les corps ont pu être rapatriés ? Se pourrait-il alors que Rémy dorme paisiblement auprès des siens, dans la chaude terre provençale ? Il faut vérifier. Vite. Absolument.

"J'ai pu retrouver la concession de la famille Paul DIDIER où serait enterré votre grand-père Rémy DIDIER, mort pour la France : 1883-1915.
Elle se trouve au cimetière du Rocher, si vous souhaitez venir à la Mairie je vous indiquerai l'emplacement exact de cette concession."

« Voilà la sépulture, expliqua madame Torrès,  montrant une photographie sur l'écran de son ordinateur. En effet, il est inscrit : à la mémoire de ... »

Plaque_cimeti_re

A la mémoire de ... tout ce chemin pour quelques mots et pas de corps. La déception point, pas exempte, cependant , curieusement, d'un certain apaisement. C'est tout de même là la première preuve  tangible d'une existence unique et personnelle, une preuve aussi de l'attention qu'on a pu lui porter. L'anonyme soldat au 158ème RI devient enfin un homme parmi les siens. Il a existé : la patrie lui avait rendu hommage au monument aux morts, sa famille à travers quelques mots à sa mémoire.

Il pleut à verse sur Pierrelatte, en cette fin décembre, la digue du ciel semble s'être rompue et ses eaux se mêlent à l'intarissable, irrépressible torrent des larmes qui charrie son chaotique cortège de peines, d'espoirs, de quelques paroles et de  lourds silences : les souffrances et les joies de Rémy, de Joséphine, d'Amédée, de ceux qui suivirent...tout ce qui bouillonnait au plus profond  de la conscience jaillit soudain de la chape hermétique qui jusqu'alors l'y maintenait à grand-peine. L'inscription, pas celle   que l'on attendait, mais l'autre ... la sournoise, l'inattendue, éclate avec une extrême brutalité :

Henri_plaque

DIDIER Henri 1888-1918

Mort pour la France

Henri Didier, ainsi que l'indique sa fiche "Mémoire des Hommes", deuxième canonnier conducteur au 266ème RAC, né à Pierrelatte le 18 mars 1888, tué à Pourcy dans la Marne le 6 juin 1918 par l'explosion prématurée d'un obus de 155. Henri, son frère, selon toute vraisemblance ...  Quel carnage ! Son frère, mort pour la France, aussi, mais son frère dont le corps, comme en témoignaient ces quelques mots, est rentré au pays, son frère qui, lui, repose enfin en paix au sein de cette terre qui l'a vu naître. Nouvelle désolation aux implications terrifiantes. La dépouille de Rémy n'est ensevelie dans aucune tombe individuelle d'aucune nécropole. Si l'on a rapatrié l'un et pas l'autre, c'est que ce devait être impossible. Il est mort dans le bombardement de sa tranchée et  y est resté, déchiqueté en menus morceaux par un obus, inidentifiable, ne conservant pas même dans la mort un peu de ce qui avait fait de lui un homme.


"Votre grand-père Rémy DIDIER a été inhumé au cimetière du Rocher à l'emplacement que je vous ai indiqué, il n'y a pas d'autre Rémy Didier dans nos archives hormis celui décédé en 1915."

Inhumé ? Il est bien écrit inhumé ? La fiche de renouvellement de concession est formelle.

Concession_blog

Rémy serait bien là, sous cette dalle blanche ? La certitude prend corps, puis, peu à peu se délite à nouveau. Là ? Mais comment ? Surtout, comment se fait-il que personne ne soit au courant ? Il est vrai que dans cette drôle de famille un peu bancale, pas très bavarde et porteuse, comme beaucoup, de tant de douleur et de non-dits, celà ne serait qu'à moitié surprenant. Et puis... Il y a la petite voix : un rapatriement clandestin, souffle l'homme de l'ombre. Celà se faisait, c'est de loin le plus probable. Oui, mais l'opération devait coûter une fortune, il fallait également savoir que c'était possible. C'est si peu crédible pour de si petites gens. Ou alors un rapatriement légal, mais isolé ? Tardif ?

       Valence. La chaleur écrasante du mois d'août ne livre aucune information nouvelle. Dans l'interminable file des convois macabres et leur interminable litanie de noms, celui d'Henri, rendu au siens en juillet 1921. Rémy, une nouvelle fois , se dissout dans l'espace et dans le temps.
      
         Les sources restent toujours aussi silencieuses, ni Rémy ni aucun de ses compagnons décédés sur place  ne figurent sur les listes dressées par les maires à la demande du préfet du Pas de Calais des soldats inhumés dans leur commune. La suite montrera qu'en tout état de cause, ces listes restent extrêment lacunaires. Les actes de décès, recueillis auprès des mairies dans les services desquelles ils ont été retranscrits, sont également exempts du moindre indice. Les CCB*, peut-être, seraient à même d'apporter des précisions sur le lieu primitif d'inhumation. Ils ne sont, semble-t-il, pas conservés aux archives départementales du Pas de Calais, qui possèdent en revanche d'autres documents.

       Le train fend la plaine d'Artois, rapide, ferme et précis, comme le scalpel du chirurgien. Nul besoin d'écarteur, la plaie qui s'ouvre à son passage reste béante. C'est là. C'est donc là. Il y a 94 ans et une poussière de jours. Le brouillard qui s'était levé dévoilait  un tout autre paysage que celui que l'on découvre entre soleil et averses, cette étendue maussade et infinie : un chaos de terre d'hommes et de métal, des squelettes d'arbres çà et là. Qu'ils étaient loin, les bords du Rhône, les amandiers en fleurs, les asperges sauvages que l'on récoltait à la saison, la Garde Adhémar tout là haut perchée, d'où était un beau jour descendu Rémy père, pour s'établir aux Blaches. Et Joséphine, et le petit Dédé qui grandissait loin de son papa. A si peu de kilomètres de là, à vol d'oiseau, à vol d'obus, Henri ravitaillait sa batterie de 75 en roulant sans doute, lorque son esprit avait le loisir de s'égarer, les mêmes pensées, Victoria en lieu de Joséphine, Henriette en lieu d'Amédée.

     Des milliers et des milliers de procès verbaux d'exhumation, soigneusement conservés en deux séries, une centaine de cartons, des liasses rangées chronologiquement, dans l'ordre où les opérations furent conduites. Une fiche serait la preuve d'un corps retrouvé après guerre, la quasi certitude d'un Rémy reposant en paix au pied de son gros rocher, aux côtés de ses frères. Une absence de documents, la preuve de ... rien du tout, des feuilles au nom de ses compagnons d'armes, la possibilité, peut-être de comprendre quelquechose : le cheminement de ces corps, d'éventuels transferts, la logique qui a prévalu quant au choix du lieu d'inhumation, l'absence au contraire de toute logique, tous éléments qui pourraient aider.Les routes larges et bien balisées de la recherche sont restées stériles et silencieuses, l'espoir ne repose plus que sur la possibilité du miracle mais,  surtout, sur celle de remonter chaque piste, chaque chemin de traverse, d'établir des ponts entre eux, de croiser, réfléchir et chercher à entendre.

Le premier à jaillir de la masse de papier est Etienne Charvoz, son nom saute au visage, le coeur s'accélère brutalement, la main tremble un peu :

24 juin 1922
"Cimetière de la Fosse aux Loups - croix au nom d'Etienne Charvoz - 158 RI - Fosse nulle - Pas de corps"

Ainsi donc, vraisemblablement, le savoyard a reposé un moment là, avant que son corps ne soit déplacé.
L'émotion de la trouvaille, guère espérée, se double de l'évocation de ses implications. Alors, les autres, Rémy aussi peut-être... Déception. La liasse de  PV ne livre aucun autre nom, des sépultures vides, d'autres contenant des corps non identifiés, certains du 158 RI. Le cimetière de la Fosse aux Loups est un vaste charnier bouleversé par les bombardements. Si les restes mortels de ses compagnons d'armes n'ont pas été déplacés rapidement, il n'y a plus rien à espérer. Guéry, Cressent et Morel sont inhumés à La Targette, mais les autres ? Août ? Béroud ? Didier ? Dispersés ou ensevelis ailleurs ?

Quelques PV plus tard, le même nom, sur un autre PV. Mon Dieu, il est bien là, cette fois, au cimetière militaire d'Aix Noulette, identifié par sa plaque, CHARVOZ Etienne Emmanuel, classe 1910, matricule n°1794 au recrutement de Chambéry. 158 RI. croix n°817, exhumé le 11 septembre 1923, réinhumé dans le même cimetière, tombe 564... Puis le 20 août 1925, transféré, toujours dans le même lieu, à la sépulture 432 B.

C'est tout pour cette fois, il faudra revenir. L'absence de tous les autres laisse beaucoup d'espoir. Quelquepart dans ces cartons, bien serrés parmi des milliers d'autres, dont chacun fut une vie, se cachent nécessairement quelques noms encore.

Mi décembre, le décor a changé, l'Artois frissonne sous une fine couche de neige et par les fenêtres des archives, on voit encore tournoyer quelques flocons. Les feuillets sont toujours aussi minces, il faut les tourner vite, s'attacher au lieu qu'ils concernent. Inutile de perdre du temps sur Carency, Barlin, ... Souchez, peut-être, Ablain, Aix Noulette. C'est le plateau de Lorette, contre toute attente, qui livra les corps identifiés par leur plaque de Léon Morel et Urbain Cressent, côte à côte, le 3 septembre 1920. Léon Morel, qu'un autre PV identifia également quelques cartons plus loin au bois en Hache. Ses restes mortels, enfin réunis, furent ensevelis dans le même cercueil au cimetière des Rietz, qui deviendra la NN de La Targette à Neuville St Vaast, à quelques pas de ceux d'Urbain Cressent. Puis la litanie reprend, égrenne son sinistre lot de corps non identifiés. Rien, toujours rien, l'équipe d'identification a changé de secteur sans exhumer aucun des quatre autres. L'espoir s'envole à nouveau, tempéré par l'excitation de la découverte et cette autre espérance qu'elle suscite.  Encore : eux.. Pourquoi pas lui, alors ?

Début décembre, l'équipe d'identification revint dans le secteur et le premier de ce mois, le corps de Paul Guéry y fut à son tour exhumé d'une sépulture sans indication particulière,  et rejoignit aux Rietz ceux d'Urbain Cressent et de Léon Morel. C'est tout. Il ne reste qu'une matinée, et beaucoup de dossiers encore... Parmi les corps inhumés sur place, ça et là, au bois en Hache, voici qu'on trouva celui de Jean Août, le 24 novembre 1922. Jean Août, sans sépulture connue actuellement, celui qu'on n'attendait pas, pourtant inhumé en cette fin novembre à la NN de Lorette.  A priori, non rendu à sa famille, c'est en tout cas le discours du service des sépultures de la Somme. Alors, une nouvelle fois : un introuvable trouvé... Pourquoi pas un autre encore ? Mais non, personne d'autre, ni Béroud, ni Didier. Le peu de cartons qui restent ne livre pas d'autres noms.

           Cinq corps, deux cheminements logiques : celui d'Etienne Charvoz, probablement transféré du Fossé aux Loups (vrai nom du cimetière dénommé "Fosse aux Loups" dans les documents d'archives) à Aix Noulette dans le but de conserver le corps, celui de Jean Août, qui resta sur place. Mais les autres, vraisemblablement remontés par les copains ? Pourquoi le plateau de Lorette où, vraiment ils n'avaient rien à faire ? Est-ce leur sépulture primitive ? Furent-ils aussi transportés ultérieurement, dans l'espoir de les mettre à l'abri des nouvelles dévastations ? Si oui, d'où venaient-ils ? Du Fossé aux Loups ? D'un autre lieu qui ne sera peut-être jamais identifié ?

Et voilà, aux dernières nouvelles, le corps de Jean Août rendu à sa famille. C'est incontestable. Il faudrait savoir. Pourquoi une première réponse négative ? Est-ce la règle d'or de la recherche : ne croire que ce que l'on voit ?

Mais François Béroud ? Mais Rémy Didier ? A défaut de certitude, il faut pour l'instant, et peut-être à jamais, se contenter de probabilité et d'hypothèses : un Rémy disloqué, ou seulement non identifié, reposant effectivement dans l'un des ossuaires de la nécropole Notre Dame de Lorette ? Les contacts avec les communes, les organismes officiels, sont restés vains, les archives départementales du Pas de Calais, celles de la Drôme, muettes. Il n'est guère vraisemblable mais pas tout à fait impossible que les PV existent mais aient échappé au dépouillement car les compte-rendus concernant le plateau de Lorette, si improbable ,n'ont pas nécessairement été scrutés avec toute l'attention nécessaire. Il reste quelques cotes à Dainville, il existe des archives nationales à fouiller,  elles le seront, mais  ne contiennent sans doute pas d'informations nominatives. Il faudra encore explorer le petit cimetière de Saint Bonnet le Troncy, à la recherche du corps de François Béroud.

                   Et si le corps a été repris clandestinement par la famille, il sera, sauf source parallèle, inattendue, presqu'impossible d'en obtenir la preuve. Pourtant... Pourtant, la fiche de renouvellement de concession, la présence d'Henri sur place lorsque son frère tomba, qui balayerait aisément les objections concernant le coût de l'opération, l'ignorance... Oui, Henri, sachant le corps de son frère exposé à une posthume destruction aurait pu organiser celà. Autant d'éléments extrêmement solides. Peut-être. oui, peut-être...

*CCB : carnets du champ de bataille, registre dans lequel étaient consignées les inhumations

Il est difficile de remercier tous ceux qui m'ont aiguillée et soutenue dans cette longue recherche, toujours à poursuivre. Que ceux que je ne cite pas le pardonnent. Toute ma gratitude à Alain Chaupin et l'ami Patrick Corbon pour le gros travail qu'ils ont fourni et leurs apports conséquents à ma recherche, les pistes, les coups de pouce... Merci encore à Stéphanie Torrès, du service cimetière à la mairie de Pierrelatte, au personnel des archives du Pas de Calais, site d'Arras pour leur compétence et leur gentillesse.

Sources : PV d'exhumation séries 2492W et 2533W aux AD 62.
AD 26 cotes 6 R4/2A : renseignements aux familles des disparus -6R4/2B : transferts des restes, liste nominative, par convoi, des soldats dont le corps a été rapatrié entre 1920 et 1923 -6R5/3A : quelques informations sur le transport des corps, protocole + données nominatives + remboursements aux communes. Site Mémoire des Hommes. Fiche de renouvellement de concession mairie de Pierrelatte. Service des sépultures de la Somme.



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