Cher Claude Duneton,

        La lettre était là, presque prête... des notes bien organisées qui dormaient sagement sur leur feuille à petits carreaux. La charpente était construite, solide, la volige posée. Restait à choisir les mots comme des ardoises, patiemment, méticuleusement, à les assembler avec précision pour en faire un texte solide, qui coule dans l'oreille. Soin un peu frivole, peut-être mais surtout cadeau à votre amour de la langue et des mots. Restait surtout, encore, à relire. Relire votre Monument pour ne pas partager avec vous du vague, de l'approximatif, mais à vos côtés emprunter exactement vos chemins lorsqu'ils recoupent les miens, mettre en lumière ce qu'au-delà de leur tragique destin d'hommes morts au front, les hommes de Lagleygeolle eurent précisemment en commun avec les Rémy, Urbain, Etienne, Jean ou François, les paysans, carrier, tisserand, qui traversent ces pages sur la pointe de leurs pieds de fantômes.

  Restait donc à relire. Mais le Monument était prêté, depuis un certain temps déjà, les notes bien sages attendaient ... Et voilà que, sans prévenir, vous nous avez faussé compagnie, Claude, par un beau jour de printemps. Les choses auraient pu en rester là, votre départ sans retour figer cette lettre à l'état de brouillon désormais stérile, inutile. C'était sans compter sur les rencontres, les jolis hasards dont se nourrit parfois la vie : voilà qu'un ami inspiré me signale ICI , remise en ligne sur le blog consacré au 36ème RI, la magnifique interview que vous aviez donnée en juin 2009 à Jérôme Verroust. Un très bel entretien qui atteint le lecteur comme un coup de poing dans le ventre, un entretien qui met en valeur l'homme que vous fûtes, l'humanité de sa démarche, ravivant le regret de n'avoir pu, à temps, vous dire l'émotion et l'admiration qu'avait pu susciter la lecture de votre ouvrage. Alors, tant pis, vous êtes parti, Claude, mais le Monument est revenu et voici une voix de plus pour vous accompagner dans ce dernier voyage, une petite voix que vous n'entendrez pas mais qui donnera peut-être, à d'autres, l'envie de vous lire. La voici, cette lettre, ouverte par la force des choses, modifiée à la lumière de cet entretien.

      Ces chemins qui se croisent, ce sont ceux, indissociables des chercheurs et des cherchés. Vous avez vécu la vie de ces soldats, ces enfants de votre village, à en avoir le coeur malade. Il me semble quant à moi, qu'en acceptant de les porter en moi, ces hommes de partout, de prolonger leur existence, ce sont aussi leurs peines et leurs souffrances, tout autant que leurs joies, que j'ai accepté d'accueillir. Sans savoir que ce serait parfois aussi brut, aussi intense ... Sans penser que l'écho d'une canonnade, dans le lointain d'un film, aurait désormais le pouvoir, certains soirs sensibles, de faire se lever en moi à la fois une terreur inexplicable, et le sentiment confus de l'avoir déjà vécue.

     Dans le parcours que vous évoquez, celui du chercheur acharné à rendre à ces noms gravés sur des monuments leur identité d'homme vivant, leur histoire propre, au coeur du grand carnage comme dans leur vie d'avant l'hécatombe, se retrouvent les pistes que j'ai moi aussi remontées, qu'ont remontées d'autres encore et dont l'évocation suffit à créer un sentiment de connivence, de communion presque : les actes d'état civil recueillis dans les mairies, certes, mais surtout les fameuses et indispensables fiches matricules, réunis en épais registres, conservés aux Archives Départementales des lieux de recrutement, ces fiches qui, outre le parcours militaire du soldat renferment de précieux renseignements sur son état civil, sa profession et, surtout, véritable trésor, une brève description physique (taille,  cheveux, yeux, nez, front), seul élément dans la grande majorité des cas ,en l'absence de photographie, permettant d'imaginer un tant soit peu, concrètement, qui il était. Le tout petit Léon Morel, avec ses grands yeux bleus, Urbain Cressent au long visage, le grand Auguste Chassaing... Les JMO, journaux de marche  et opérations des régiments, maintes fois explorés aussi, qui permettent de suivre avec précision le déroulement des opérations, parfois agrémentés de cartes, mentionnant très souvent, au jour le jour, la liste des tués. Je vous imagine, à Tulle, penché sur les registres, le coeur battant à chaque découverte, au Service Historique de la Défense à Vincennes, glanant au fil des pages des JMO quelques pans de ces histoires. Il y a aussi les services des sépultures mais là, Claude, faut-il vous l'avouer, je crains qu'on ne vous ait induit en erreur... "Ossuaire Barbot" vous a-t-on hâtivement répondu alors que vous cherchiez le corps du caporal Léon Rouchon, tombé devant Neuville Saint Vaast. L'on m'a fait la même réponse, pour un soldat tombé devant Angres trois semaines plus tard. Las, ce sont de toutes autres informations que donnent les listes mentionnant la provenance des corps reposant dans chaque ossuaire.

  En Artois aussi, j'ai marché sur vos traces, quelques années plus tard. Il fallait découvrir le terrain, même s'il est difficile de voir avec les yeux d'hier ces lieux aujourd'hui innocents. Là, dans un indescriptible chaos, des hommes rampaient sur les cadavres d'autres hommes... Vous m'avez précédé à la nécropole ND de Lorette, et comme vous, je me suis recueillie, bouleversée, sur l'ossuaire où reposent peut-être les miens... et j'aurais voulu avoir ce temps-là, celui d'une après-midi de dialogue avec eux, ces disparus, ces évaporés, ces corps perdus... Il aurait été tellement doux de pouvoir vous écrire que, peut-être, Léon Rouchon, Pierre Manimont, avaient pour compagnons d'éternité, parmi ces 5600 corps, entassés sous ces 100 petits mètres carrés - une fosse profonde de 12m avez-vous calculé, c'est terrifiant, une épaisseur de 12m de restes humains non identifiés -, Rémy Didier ou François Béroud. Et notre échange de disparus aurait eu ce curieux effet : les uns et les autres, d'avoir été nommés, se seraient sentis moins seuls... Mais ni Rémy ni François, ni Pierrot ni Léon ne reposent dans l'ossuaire Barbot : Foch, ou Franchet d'Esperey pour les deux premiers. Pour les seconds Franchey d'Esperet peut-être aussi, peut-être également  Lyautey où dorment certains des soldats tombés à Neuville Saint Vaast, Thélus, Roclincourt.

  Ô la frustration, les amers regrets de la mémoire envolée : "On n'écoute pas bien, quand on est enfant puis ensuite, quand on voudrait savoir, il est trop tard." écriviez-vous. Mémoire familiale, mémoire du village sont vouées à ce même destin... Sans doute paraît-il éternel, ce souvenir, et lorsqu'on s'aperçoit, tout bête, qu'il était en réalité si fragile, éphémère, il a déjà filé. Encore, Lagleygeollois amarré à son village,  corrézien de Corrèze, aviez-vous pour écrire l'histoire de chacun de ces hommes, la connaissance des lieux, des familles, de la vie qu'ils avaient pu y mener. Je vous l'envie un peu, cet inestimable savoir, qui a pu guider vos pas plus précisemment encore vers ces Antonin, Pierre, Michel, ... cette proximité qui tisse entre vous des liens plus solides encore, ces fils du passé que vous renouez aussi, qui rend plus concrète, plus réelle encore l'existence de ces hommes : ils ont tellement existé qu'ils ont sûrement pour certains, franchi le seuil de votre maison familiale, c'est votre propre père qui les a connus...

 De ce précieux savoir, de la rigueur têtue qui vous mena de document en document sur les traces de vos soldats, de toute votre humanité, de vos voyages sur les lieux des massacres, vous avez su extirper de la grande histoire les toutes petites histoires de ces toutes petites fourmis de Lagleygeolle, redonner vie à chacun d'entre eux, leur rendre leur propre destin. On en reste profondément ému. On y a reconnu, je vous l'ai déjà écrit, son propre parcours, sa propre démarche... On en reste troublé : quelle étrange intuition vous fit-elle dépeindre Michel Manimont amoureux fou de sa femme ? C'était le cas. Victor Jugie égorgé à la baïonnette ? C'est le bruit qui courait. Et vous savez, mon petit Léon Morel, que je sentais si frêle, si fragile ? Figurez-vous qu'il avait en effet, dans un premier temps, été ajourné pour faiblesse ! Croyez-vous qu'Urbain Cressent était en effet ce long jeune homme profondément triste qui hante mon esprit ? Que les mânes de ces hommes nous suivent et nous guident ?

  Il me reste à vous remercier, Claude parce qu'en écrivant ces hommes, vous avez aussi un peu écrit les miens, parce que vous les avez écrit de leur jeunesse au devenir de leurs corps. C'est important, les corps, vous savez... Comment penser qu'on a accompagné quelqu'un jusqu'au bout de sa route si l'on n'a pas la possibilité de se dire :"C'est là qu'il est maintenant." Une tombe, c'est un peu une porte entre le monde des vivants et celui des morts, l'endroit où l'échange est possible entre ceux qui furent et ceux qui sont. J'ai aimé lire sous votre plume ce qu'était la vie des paysans corréziens du début du siècle dernier, parce que celle de Jean Août, jeune paysan cantalou ne devait guère  en différer, j'ai aimé y lire de l'occitan, parce que c'était sa langue, parce que cet occitan-là est cousin du provençal. J'ai aimé lire l'entrée en guerre, le départ pour le front, les retours en permission, pas toujours faciles, parce que les miens aussi ont vécu ces moments-là... "Il n'étaient pas dans le même bataillon, mais ils se voyaient souvent." Précieuse petite phrase qui ressuscite la vie des copains des Blaches, au temps du 252èRI...

  Des passages comme celui-ci, j'aurais pu en relever des dizaines. "On se battait vers la colline ND de Lorette"... Ces évocations de l'Artois, c'est avec encore plus d'avidité que je les ai lus, cherchant à mon tour à en extraire la moindre  petite goutte de vie, le plus infime détail par lequel, sans le savoir, vous évoquez le destin des miens.  Que faisaient-ils, eux, à ce moment-là ? Pierre Manimont, Antoine Rouchon, compagnons de misère des soldats de la 5ème compagnie du 158 RI tombés le 18 octobre... Le caporal Rouchon est tombé devant la tranchée du Moulin Rouge, le 25 septembre. Au même moment, exactement, la 5ème compagnie attaquait en deuxième vague du côté du bois en Hache. De celà, nous sommes sûrs, vous et moi.

 Pour ces chemins entretissés, pour ces oubliés rendus à la vie, pour cette sensibilité qui fait qu'un homme est un homme, encore merci. Reposez en paix, Claude.

Monument

Claude Duneton - Le Monument - Presses de la Cité