30 décembre 1999 : Le siècle passe. Lourd du poids de millions de morts qui auraient dû vivre longtemps, qui devraient vivre encore. Le temps s'écoule sous un ciel chargé des grisailles de l'hiver. Pas un flocon. La blancheur est absente de ces journées engluées dans la pluie froide, le vent miaulant et la boue. Une boue qui n'est rien comparée à celle des tranchées que je n'ai connues qu'à travers des images figées et des récits glanés çà et là au fil de souvenirs égrenés par des anciens. Moments où le rire dominait parfois les sanglots.

                 Je n'ai pas connu la boue mêlée de sang, pourtant tout est en moi de ces années d'où a fini par remonter l'écho des gémissements et des râles, des plaintes étouffées par le grondement de ces orages de feu et de cuivre où se sont engloutis tant et tant de rêves, où ont sombré tant d'heures d'espérance. où ont disparu tant d'amours à peine nées.

 

Bernard Clavel - Les grands malheurs