Dans les Vosges, en ce début du XXème siècle, l'industrie du textile est en plein essor . L'existence d'une main d'oeuvre rurale, peu occupée l'hiver, la présence de nombreux moulins à eau, à même de fournir en abondance l'énergie  nécessaire au fonctionnement des machines, le repli sur les Vosges, après 1870, d'industriels alsaciens,... tout concourt à y faire fleurir un peu partout filatures et tissages. En 1914, ce sont plus de 200 usines textiles, travaillant essentiellement le coton, que compte le département, et plus particulièrement son sud-est.

       Le canton de Saulxures sur Moselotte, au coeur des ballons vosgiens, ne fait pas exception à la règle. A Ventron,  commune d'un petit millier d'âmes, 5 manufactures de tissage emploient une foule d'ouvriers chargés du bobinage, de l'ourdissage, du rentrage, ... Parmi ces tisserands, un fragile petit jeune homme d'1m57, aux yeux bleu sombre , aux lèvres minces, aux cheveux châtains : Marie Léon Morel, dit Léon. Son père, Louis,  veuf en premières noces de Marie Clémence Chonavel, a parcouru le canton avant de se fixer à Ventron. Il a 42 ans, à la naissance de Léon, le 20 février 1894, il est contremaître tisserand depuis plusieurs années déjà. Son épouse, Elisa Padox, elle aussi tisserande, est âgée de 22 ans. Louis Morel aura, de ses deux mariages, une quinzaine d'enfants dont la moitié décèdera en bas âge.

Ventron

     Au premier semestre 1914, Léon a 20 ans et est appelé, comme tous les jeunes gens de sa classe, devant le conseil de révision*. Il est ajourné pour faiblesse. Depuis l'entrée en vigueur de la loi des 3 ans, en 1913, les conseils de révision voient se présenter des jeunes gens de moins de 20 ans dont on craint qu'ils ne soient trop peu mûrs physiquement pour faire des soldats. Ils sont incités à exempter, réformer, ajourner au moindre doute. Dans ce contexte, la faible constitution de Léon suffit à son ajournement. Quelques mois plus tard, en octobre et novembre 1914, lorsque passent à leur tour devant les conseils de révision les jeunes gens de la classe 1915, accompagnés des ajournés des classes 1913 et 1914, la donne a changé. Les hécatombes du début de la guerre rendent les recruteurs moins prudents, les jeunes gens plus solides, et Léon est déclaré apte et incorporé.

   A partir de ce moment-là, son parcours rejoint celui du cantalou Jean Août, appelé de la classe 1915 et compagnon d'infortune. Après une période d'instruction à l'arrière, puis à proximité du front, il est versé à la 5ème compagnie du 158è RI à une date qu'il est impossible de définir avec précision. Très probablement échappe-t-il également aux offensives sanglantes du printemps et du début de l'été 1915, mais pas à l'attaque du 25 septembre où sa compagnie monte à l'assaut en deuxième vague. Il en réchappe cependant, pour tomber sous une grêle d'obus de 105 fusants tirée depuis les corons d'Angres-Liévin, le 18 octobre 1915.

   Léon Morel acquit-il post-mortem le don d'ubiquité ? Le 3 septembre 1920, une première équipe exhume dans une des sépultures de ND de Lorette un corps identifié par sa plaque d'identité comme étant celui de Léon Morel. La dépouille est inhumée au cimetière des Rietz,  qui deviendra la NN de La Targette à Neuville St Vaast. Un second procès verbal d'exhumation, en date du 15 décembre  1922  le donne exhumé au Bois en Hache. "Retrouvé plaque d'identité (très peu d'ossements)" mentionne le document. Ces restes mortels sont inhumés  au cimetière militaire de ND de Lorette. Etaient-ils bien ceux de Léon ? Ou ceux de Rémy Didier, de François Béroud, d'un autre anonyme muni par erreur de la plaque d'identité de Marie Léon Morel ?  Le mystère demeure et demeurera. Les autorités décident  le 19 février 1923 de réunir les restes à la NN de La Targette : et c'est là que repose désormais, presqu'au sommet de la colline, le petit, le fragile Léon Morel, tisserand vosgien.

 

L_on_Morel 

*Pour en savoir plus : La classe 1914 : le conseil de révision

                                Parcours du combattant 14-18 : le conseil de révision

Sources : AD62 - série W - PV d'exhumation, AD88 - Registres matricules et Etat-Civil en ligne, les sites Parcours du Combattant 14-18 et Pommiers 14-18 - conseils de révisions, Georges Poull "L'industrie textile vosgienne", auto-édition, 1982

Merci à la joyeuse équipe du forum pages 14-18, pour m'avoir aidée à tirer la substantifique moëlle d'une fiche matricule quasi-vierge : Valérie Q, Arnaud Carobbi, FAB1. Merci à Kilkenny, de ce même forum, qui a brisé la malédiction vosgienne, pris le temps d'une visite aux AD88 à Epinal, et relevé pour moi la-dite fiche, à Jean-Mi qui s'était lui aussi proposé.