Soldat au 158 RI

 

               21 juillet 1915

    Tout l'Artois tremble et se déchire sous un grand soleil d'été. A Barlin, durement éprouvés par les combats du printemps, les hommes du 149 RI sont au repos. Toi, tu n'es arrivé que début juin, remis de la fièvre typhoïde qui a bien failli t'emporter durant l'hiver. Quelques semaines d'instruction encore et tu gagneras ton affectation définitive au 158 RI, l'autre régiment d'infanterie de la brigade. Je sais tout celà, Rémy. C'est déjà beaucoup et pourtant si peu pour qui s'acharne à parcourir à tes côtés, à pas de fourmi, le terrible sentier de tes derniers mois, à y récolter, engranger, chaque miette de ce qui fut ton temps, pour que ta mémoire ne soit plus celle de cette douloureuse abstraction, celle de ce vide abyssal, mais celle d'un homme vivant : mémoire de tes joies, mémoires de tes peines, mémoire de ta chair.

  C'est la veille que Paul Dumas, le copain des Blaches, t'a rejoint au 149 RI, Paul que tu évoquais dans une courte lettre, lorsqu'en septembre dernier,  tous deux en Lorraine dans les rangs du 252 RI, vous profitiez d'un jour de repos. Paul Dumas, matricule 674 au recrutement de Montélimar, Rémy Didier, matricule 283, même recrutement. Et aujourd'hui ? Il me plaît de vous imaginer tous deux, heureux de ces retrouvailles, portés par la chaleur de l'amitié, respirant à pleins poumons l'air de la vallée du Rhône, évoquant le bon temps, le pays, les copains, la famille ... la bourrade, la surprise joyeuse à l'accent provençal : "Ho, Dumas !" "Ho, Didier ! Comment va ? " Hélas, plus probablement ne vous êtes vous pas même croisés, l'un seulement en subsistance, à l'instruction au 9ème bataillon, l'autre affecté définitivement à un autre bataillon du régiment. 

  Bien loin de là, à Embrun, dans les Hautes Alpes, ton frère Paul, rétabli de la blessure à l'aine reçue début mars, est à l'instruction au dépôt du 12 BCA tandis que son futur bataillon, le 52 BCA se bat en Alsace. Et à quelques dizaines de kilomètres à peine, à vol d'oiseau, le 6ème RAC de ton autre frère, Henri, combat dans la Somme.

 

          21 juillet 2011

   Sous un ciel plombé, la nécropole de Lorette luit encore de l'averse méridienne. Il a plu à grosses gouttes, il a aussi plu des milliers de roses rouges qui se sont posées, graves et légères sur les sépultures alignées au cordeau. A chaque homme son rosier dont ne sont privés  que ceux qui en auraient le plus besoin, ces milliers d'anonymes ensevelis pêle-mêle dans leur carré de gazon, le vaste et silencieux peuple des ossuaires. C'est pourtant sur leur mémoire que veillent, dans la solennité glacée du grand ossuaire, devant les cercueils empilés symboles des hécatombes successives, rigides et silencieux, les Gardes d'Honneur de Lorette.

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Ancien insigne des Gardes d'Honneur de Lorette

  Comment vous distinguer les uns des autres, dans cette haleine lugubre et confuse qui monte de la dalle, se faufile par d'invisibles fissures, emplit lentement l'espace et nous transperce peu à peu jusqu'aux os comme parfois l'humidité hivernale ? Ce n'est pas une foule d'âmes errantes qui se presse autour de nous, exhalant chacune sa détresse centenaire, mais une masse à la fois compacte et diffuse, les soldats tellement inconnus, tellement mêlés, depuis si longtemps, qu'ils ne font plus qu'un.

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   Connus, vous le futes pourtant, avant le double anéantissement de la guerre et du temps. Parmi vous, toi, mon aïeul, ton gris regard, ton visage grave, toi dont la présence éclate et s'affirme à chacun de mes pas depuis que, le coeur plombé, je suis sortie de l'ossuaire principal. Tu es là, bien sûr, évidemment, la mort, l'espace, le temps entretissés ne sont finalement qu'une feuille de papier à cigarettes que l'on ne peut ni consumer ni déchirer.

"Je n'ai jamais été aussi près de lui." bouleversante pensée dont je ne puis me défaire une seconde, la répétant à l'envi. Le souhaitai-je d'ailleurs, tant j'ai à te dire, tant j'ai à entendre de toi ?

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     Accoudée au mur d'enceinte de l'ossuaire Foch, je refais en pensée le chemin de la journée. C'est ton cortège funèbre, hésitant,  tâtonnant de tant d'incertitude, que j'ai suivi  96 ans plus tard. Personne encore ne l'avait fait.  Au mieux Henri, dont la batterie se trouvait là, pour un court séjour, à la mi-octobre, a-t-il eu la possibilité de se recueillir sur ta sépulture. Moi, j'ai pied à pied accompagné ta dépouille mortelle, de l'indiscutable Bois en Hache au probable ossuaire Foch. A moins que ce ne soit Franchet d'Esperey. Peut-être encore Lyautey, ce que j'ignorais alors. Tout dépend... Lyautey où reposent notamment  les corps en provenance de La Targette et du plateau de Lorette où l'on a exhumé, entouré d'inconnus, Paul Guéry, l'un de tes compagnons d'infortune. Franchet d'Esperey, à cause de La Targette, encore, car à La Targette furent transféré dans un premier temps les corps d'inconnus exhumés à ND de Lorette comme Urbain Cressent et Léon Morel, deux autres de tes compagnons, et le cimetière de la Vallée, probable étape de certains d'entre vous, Foch à cause d'Aix Noulette où reposait Etienne Charvoz, lui aussi tombé en même temps que toi, Angres comme le Bois en Hache où vous êtes morts et où l'on inhuma Jean Août.

    Et, comme soudée à ce muret, je te parle, Rémy. Des propos un peu fouillis, sans grand interêt. Les pauvres mots si longtemps contenus de la tendresse, ceux que je te réservais, les voilà qui se bousculent et s'échappent en un flot continu, chuchoté, inépuisable :

 "Tu vois, mon pair Romieu, mon Rémy, je suis venue. Je suis là, tout près. Je pense à toi. Je suis allée au bois en Hache. C'était dur, tu sais, mais enfin je t'ai retrouvé..."

Tout. Enfin, n'importe quoi, pour ne pas rompre le fil enfin renoué qui nous rattache l'un à l'autre. Au fond, peu importent ces mots que tu écoutes pourtant avec avidité, ce qui compte c'est la parole, sa musique ininterrompue qui te rattache à la vie, te rend ta place dans la longue chaîne de ceux qui furent, qui sont et qui seront.

   Qu'elle était nouée, ma gorge, lorsque, dans la fraîcheur du matin, je saluai les amis venus m'accueillir dans le hall de la gare d'Arras. Se levait enfin le jour tant attendu, si redouté de la découverte. Tous ces noms familiers, tant de fois écrits, tant de fois lus, pointés sur des cartes, cartes des tranchées, cartes d'aujourd'hui, voilà qu'ils allaient m'apparaître dans leur nue réalité d'aujourd'hui, anodins paysages dissimulant habilement les massacres d'hier. Ainsi le bois en Hache, dévasté, chaos d'hommes, de terre et de métal. Entre l'autoroute et une villa moderne, ce timbre-poste battu au matin du 18 octobre 1915 par une pluie de 105 fusants qui vous coûta la vie.

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Venant de Neuville Saint Vaast, nous avons traversé Souchez. La route d'Angres se glisse sous le pont de l'autoroute et, voici qu'immédiatement sur la gauche, la lisière du Bois nous barre brusquement l'horizon. A droite s'étirent, eux aussi paisibles aujourd'hui, la cote 140 et le bois de Givenchy. Nous nous engageons à gauche sur une route minuscule, parallèle à ce qui fut cette funeste tranchée M7-K22. Il n'en reste rien, bien sûr, mais à cinquante mètres à peine de l'actuelle autoroute, une dizaine de mètres en amont d'une villa moderne, les lieux sont conservés. M7-K22, la partie de la tranchée de la 5ème compagnie située en bordure de route, c'est à dire plus sûrement autour de K22, que c'est précis ... Quelques décamètres de long, grand maximum, tout au plus deux mètres de large, une simple estafilade au pied de la colline. C'est là. Tout en moi se fige et se glace tandis que j'observe avec intensité, avant de photographier les lieux, les fleurs, ... Car ces fleurs qui poussent là, ce sont les votres, nourries à travers les ans d'un peu de votre chair, un peu de votre sang, c'est peut-être même votre corps tout entier, qu'elles m'offrent en bouquet. Vous voici à travers elles réintégrés dans le grand cycle de la vie, à l'infini retournant à la terre pour en rejaillir, et lorsqu'elles frissonnent à un imperceptible mouvement d'air, c'est votre salut qu'elles transmettent à qui sait les voir.

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   Et nous voici arpentant ce ruban de bitume un peu délabré, foulant peut-être la terre où reposa Jean Août, jusqu'à ce jour de 1922 où l'on retrouva son corps ici, au bois en Hache, ou ce très peu d'ossements exhumés là en 1920, qu'une plaque identifia alors comme Léon Morel, mais qui étaient peut-être François Béroud, ou Rémy Didier, puisque le corps de ce même Morel fut deterré ailleurs, quelques mois plus tard. Il dort à La Targette, Léon, comme Urbain Cressent et Paul Guéry que je suis allée saluer plus tôt dans la matinée. Hier, au cimetière militaire d'Aix Noulette, c'est avec Etienne Charvoz que j'avais rendez-vous. Avant de quitter les lieux, j'extirpe de mon sac cette photographie où tu poses, endimanché avec Joséphine et Amédée.

 "C'est lui. Avec son épouse et son fils." expliquai-je à mon guide qui semble heureux de découvrir le visage de celui que je traque sans répit, tâche dans laquelle il me seconde avec persévérance, et celui de ce bébé, bientôt orphelin.

  Puis c'est la piste des cimetières provisoires, que j'ai remontée ensuite, tous lieux susceptibles de t'avoir accueilli quelques temps sur la route de cet ossuaire qui constitue probalement ta dernière demeure. Probablement. Aucune certitude si ce n'est cette présence têtue, aigüe, quasi-charnelle, ce " je suis là " vibrant dans chaque atome de mon être. Quelques pas encore sur une petite route qui monte et il faut obliquer  emprunter sur la gauche un chemin de terre chaotique. Là, au pied de la colline, dans un vallon doux et ensoleillé paissent quelques chevaux. C'était là le cimetière de la Vallée, tant de fois mentionné sur les compte-rendus d'exhumation conservés aux archives. Enormément de mentions "inconnus", ou alors croix indiquant " 3 soldats français inconnus" fichée sur une sépulture où ne reposait qu'un seule corps, en nombre aussi des croix portant des noms mais sous lesquelles ne se trouvait  aucune dépouille. Que de chemins mystérieux, un dédale de parcours macabres où sombrèrent tant d'entre vous ... Sur la route de Bouvigny, un peu plus loin, c'est le cimetière du Fossé aux Loups. Mes yeux s'écarquillent en découvrant à son emplacement précis une maison neuve bâtie sur une surface qui me semble minuscule. Ce n'était donc que ça, ce tout petit lopin de terre ? On peut donc entasser tant d'hommes sur un si petit espace ?

  Enfin, ultime station, cette nécropole où je me trouve. Non loin de l'endroit où se dressait autrefois une petite chapelle, s'élève la basilique, immaculé berger d'une multitude de sépultures pétrifiées, la basilique et ses plaques apposées par des familles à la memoire de quelqu'un des leurs, disparu dans cet incroyable massacre.

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"C'est bien l'ossuaire Foch ?"

  Devant le grand ossuaire, c'est celui où je me tiens, celui sur lequel j'ai buté. simple enclos de gazon.  Je ne l'avais pas identifié, au départ, faute de discerner la plaque qui y est discrètement apposée. Il y en a un second, en vis a vis et au fond, m'informe mon guide, les cinq autres. je remonte fébrilement l'allée, je veux savoir,. Les autres sépultures, je m'en moque, mais, lui, lui, où est-il ? Tout au fond, en effet, en avant du carré musulman, les ossuaires sont sagement rangés, terrifiants dans leur anodine sobriété. Mais ça y'est, voici que je repère une indication : ossuaire Lyautey. Non. Sur le moment, non. Le suivant , Pétain. Non. Voyons ceux de gauche. Joffre ? Non. Franchet d'Esperey ? 1892 corps.

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Peut-être, mais, pourtant, rien ne semble m'attacher ici, rien n'y  vit, aucun coeur ne bat sous ce gazon triste, alors qu'une force irrésisitible m'entraine à revenir sur mes pas, vers les deux ossuaires jumeaux. Barbot ? Non. C'est donc l'autre. Mes compagnons, à qui, de crainte qu'ils ne se lassent, j'avais proposé de prendre le chemin du retour tandis que j'achevais mon pélerinage, se tiennent un peu à l'écart, silencieux et respectueux.

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 C'est à grand peine que je m'arrache à ta compagnie, contenant tant bien que mal ces larmes que je ne veux partager qu'avec toi, mais je ne saurai imposer à personne d'attendre plus longtemps. Pas encore partie, je songe déjà à revenir. Te quitter, aïeul tant aimé, m'est insupportable et je reviendrai. Seule peut-être, et alors, accoudée au muret ou bien assise, je passerai là l'après-midi, à penser à toi, te parler ... C'est ta mémoire que je porte, il est à nous ce chemin que je trace un peu chaque jour.

  Salut Rémy, à bientôt.

 Encore une fois, merci à Alain Chaupin qui m'a guidée avec son habituelle délicatesse tout au long de ce périple, à lui également pour les cartes du secteur, à Denis33 du forum pages 14-18, pour le cantonnement du 149 RI, à qui le sait pour m'avoir dépanné d'une photo alors qu'à l'instant crucial, ma batterie rendait momentanément l'âme, à Michel B pour cet inestimable cadeau qu'est l'insigne des gardes d'honneur de Lorette.

Sources : PV d'exhumation, séries W aux AD62, fiches matricules, série R aux AD26, JMO des 158 RI, 6ème RAC et 52 BCA sur le site "Mémoires des hommes". Pour la provenance des corps dans les ossuaires, voyez plutôt ici : 

 http://lorette.canalblog.com/archives/2011/01/16/13478086.html

 où j'ai également emprunté la saisissante expression "Peuple des ossuaires"