11 janvier 1895 - 6 octobre 1915
Quand les destins se suivent et se croisent ... Jean, sergent au 21 RI, Toulousain de la classe 1915, tombe en Artois au nord de Souchez, le 6 octobre 1915. Dans la famille, l'angoisse monte de jour en jour... Toujours pas de lettre... Germaine, la soeur de Jean, tout en réconfortant ses parents, entreprend d'écrire deux courriers : le premier aux autorités militaires, le second à un caporal, ami de Jean. Celui-ci contacte à son tour plusieurs de ses camarades, dans l'espoir d'obtenir des nouvelles.
C'est Joseph, soldat du 21e hospitalisé à l’Hôpital Saint Joseph Croix Rouge d’Abbeville qui lui apporte, dans une lettre datée du 18 octobre, la terrible information : Jean est bel et bien mort. Le même jour, peut-être à la même heure tombaient au bois en Hache Rémy et ses compagnons d'armes, dont un autre Jean, classe 1915, Jean Antonin Août.
vendredi le 18 octobre 1915
Mon cher Caporal
Je tan voie set deux mots pour te faire savoir de met nouvelle met je te direz que je suie aussi blessé comme toi. Je suie blessé a la jambe droite. Je suie det ja bien guérie je me lève tout les joure. Je suis étés blessé le 4 dan le chemin creux an remantan dan la tranchet de premier ligne du cotés de Givenchy lonnétés toupré du village et les boches on bonbardets la tranchet. met je panse que tu le set det ja, et je tasure que sa ma fet de la pênne quan ton madie que Cavailles est tuer. et qu’il an restes si peux a la Compagnie. il mondi qu’ill an restée pluque vin…
Ce courrier est extrait de l'ouvrage de Roger Gau : Jean, classe 1915 ou Lettres volées à l'oubli. Dans ce livre remarquable et fort émouvant, il présente la correspondance du sergent Jean Cavailles, que nous pouvons ainsi suivre de son appel sous les drapeaux à son décès en octobre 1915. C'est un témoignage très riche, on y suit tout aussi bien l'instruction d'un sous-officier que sa vie sur le front d'Artois, et Roger Gau a la bonne idée de le replacer dans le contexte des offensives et évènements auxquels Jean participe, et de le mettre en perspective avec des coupures de presse de l'époque.
Si vous êtes curieux, c'est ici :
http://www.ebooksgratuits.com/html/gau_jean_classe_1915.html
Un grand merci à Roger Gau qui m'a permis de reproduire cet extrait qui prend ici un sens et une symbolique particuliers
Lettre à Etienne
Le 20 juillet 2011
Aix-Noulette. Déjà. De la demande hâtivement formulée au premier pas hors de la voiture ne se sont écoulées, semble-t-il, que quelques trop brèves secondes. Trop brèves pour se préparer, ouvrir son âme à la rencontre et s'en protéger tout à la fois. C'est à toi que je rends visite, Etienne, compagnon d'armes et d'infortune de mon aïeul, toi que le même déluge d'obus rendit au néant, un terrible jour d'octobre, tout près d'ici.
Le temps d'inspirer, à peine, et voici que le cimetière surgit à main gauche, sous le ciel plombé de l'Artois. Cimetière tant imaginé, si mal imaginé. On aurait rassemblé les sépultures des soldats dans un enclos discret, accolé à l'enceinte principale. On y aurait accédé furtivement par une petite porte percée dans le mur de droite. Les soldats y auraient reposé en sommet de colline, ou pour certains, tout en bordure, presqu'à flanc de coteau, là où la pente se dessine avant de plonger vers quelque vallon planté de saules.
En réalité, le pied se pose déjà, ému, sur l'herbe mouillée des pluies nocturnes, dans le nouveau cimetière, que le regard embrasse et domine. Tombes civiles, tombes militaires... Il s'étire en pente douce vers le nord est. Au fond ,et pourtant au milieu dirait-on, éclate en blanc, glacial et presqu'aveuglant parmi les gris des pierres, le carré militaire où tu reposes donc, sous l'une de ces croix plantées de quelques fleurs dont les couleurs pimpantes n'adoucissent qu'à peine l'implacable réalité de ces rangs serrés.
Tout ce chemin, Etienne et nous y voilà. Extension du cimetière communal, Rang 12, tombe n°221. Des mots, des chiffres, qui prennent corps. Il faut se pencher, rang après rang, pour lire les numéros. C'est plus loin encore, la démarche se hâte, un peu fébrile, essayant peut-être de prendre de vitesse l'émotion qui point. Et c'est là, c'est bien ton nom sur cette plaque grisâtre : CHARVOZ Etienne Emmanuel. Tu dors donc là, entouré de deux soldats au 158 RI tombés un autre jour, en un autre lieu. Vite, la photo, d'abord : avant de se laisser aller, témoigner toujours.
Je m'accroupis au pied de ta croix : " Bonjour Etienne, tu es le premier auquel je rends visite. Je suis contente d'être là, auprès de toi. Cet été, j'irai au pays, je le saluerai de ta part, c'est promis."
Tu dors là, et moi, dans le train qui me ramène à Lille, je me sens peu à peu envahie d'une grande tendresse, une sorte de douceur sereine m'enveloppe lentement, comme une brume matinale qui monterait des labours un jour d'automne. Le temps a fondu comme neige au soleil et c'est toi qui es là, à mes côtés, qui te penches sur mon épaule. Ce n'est pas "Merci "que tu murmures, c'est " Nous sommes en paix. Toi. Moi. Toi et moi. " Pourquoi t'imaginais-je taciturne, méfiant, et pourquoi prends-tu toute ta réalité détendu et bienveillant ? Etait-ce tout ce qui te manquait ? Une simple visite pour couper ce fil si ténu et pourtant si solide, ce fil que tu tentais depuis tant d'années de rompre, vainement, obstinément, ce fil qui te liait à ta lointaine et glaciale sépulture ?
Te voilà donc libre ? Rendu à ce que tu fus, un paysan de Haute Maurienne, rendu aux tiens, à ta terre, à tout ce que tu aimais ? Allez, Etienne, tu en as ma parole, ce n'est pas ton bonjour que je porterai à Modane au mois d'août, c'est toi-même que je ramènerai, niché contre mon épaule, pour que cette douce ombre qui m'accompagne repose en paix au pays.
Un grand merci à Jean-Marie et Michel pour cette visite au cimetière d'Aix Noulette, pour leur gentillesse et leur disponibilté.








