Aux morts du 158 RI, les pierres d'Arras

A Ahmed Rmadi particulièrement, les noces sanglantes de l'Afrique et de Lorette

A d'autres encore, Douaumont

      Ce voeu désespéré d'un Aragon hanté par le carnage, pour que les plaies se referment et que votre mémoire apaisée soit la source des joies de demain. Pour lui-même, et pour vos enfants, vos parents, vos épouses et ceux qui suivirent, ce souhait fut-il autrechose qu'un souhait ?

Je me souviens ... ou l'impossible paix ?

 

Dominos d'ossements que les jardiniers trient     

Pelouses vertes à l'entour des sépultures           

Sous les pierres d'Arras fils d'une autre patrie     

 

Dont les noms sont tracés d'une grosse écriture

Blanc sur blanc les voilà nos hôtes désormais   

Où la mort a fixé leur villégiature                       

 

      La Manche pleure entre eux et ceux qui les aimaient  

Mon oncle d'Angleterre est là dans cette foule     

Entend-il comme nous le rossignol en mai         

 

Lorette que l'odeur d'Afrique gorge et saoûle          

Cimetière en plein ciel pâle aux Sénégalais            

L'oubli comme un burnous aux Marocains s'enroule

 

 Les sables ont couvert les larmes et les plaies        

 Les lamentations ont cessé dans la brume             

  Il n'est pas de palmiers dans le Pas de Calais         

 

Ces hauteurs d'un vin noir encore au matin fument  

 Le vent foule à leur toit les raisins vendangés           

   Et ses dansants pieds nus de leur sang se parfument

 

 Demeurez dispersés dans nos champs saccagés   

Vous gisants que des croix blanches perpétuèrent

     Et vous à Douaumont engrangés et rangés                

 

L'ordre est mis à jamais dans les grands ossuaires

Spectres de mon pays reposez reposez                 

Laissez sur vous tomber la dalle et le suaire           

 

Ne faites plus chez nous ce bruit du coeur brisé      

Ne revendiquez plus au foyer votre place                 

Et ne gémissez plus le soir à la croisée                  

 

N'arrêtez plus les enfants qui s'en vont en classe      

Les pauvres survvants ont le droit d'être heureux        

Ne les réveillez plus de vos bouches de glace           

 

Ne venez pas troubler le pas des amoureux               

   Laissez l'oiseau chanter laissez l'herbe être douce         

Laissez les jeunes gens s'en aller deux par deux        

 

Que la tombe s'apaise et se couvre de mousse           

Que la terre mouillée en étouffe les bruits                    

Voyez l'herbe se lève et le taillis repousse                 

 

Les myrtes ont des fleurs et les cyprès ont des fruits

Bonheur ô braconnier tends tes pièges de toile         

Les cyprès ont des fruits qui démentent la nuit         

 

Les myrtes ont des fleurs qui parlent des étoiles       

Et c'est de mes douleurs qu'est fait le jour qui vient   

Plus profonde est la mer et plus blanche est la voile 

 

Et plus le mal amer plus merveilleux le bien

 

Je me souviens

 

Louis Aragon in Le roman inachevé