Qu'avaient en commun un paysan du Cantal, un domestique du Doubs, un cantonnier de Pierrelatte, un cultivateur vosgien ... avant qu'un destin commun ne les réunisse, ne les mêle peut-être les uns aux autres, ne fasse du charnier de Lorette leur dernière expérience de la vie ? Une expérience similaire du champ de bataille, des assauts, du fracas mortel des obus, de l'hiver dans des tranchées inondées et insalubres, bien courte expérience pour les plus jeunes ? Pour certains, la blessure, la maladie, l'hôpital ?  Une vie rude, où la fatigue des corps le disputait à la modestie des revenus ?
Celle d'Etienne Charvoz, c'était l'existence âpre d'un paysan de montagne. A Modane, en Haute Maurienne, comme partout en Savoie, l'hiver  est long, rigoureux, la ferme peine à nourrir les familles. A la mauvaise saison, les hommes partent sur les routes, ils se font ramoneurs, colporteurs de draps et de bijoux de pacotille.

     Lorsqu' Etienne naît, le 15 septembre 1890, son père Benjamin,  50 ans, est garde champêtre. Sa mère, Domitile, née Mestrallet, ménagère, est agée de 34 ans. La Savoie n'est française que depuis 30 ans : le traité de Turin, le 24 mars 1860 avait réunis à la France le duché de Savoie et le comté de Nice.

    En 1911, il est appelé sous les drapeaux au 30 RI, casernement Annecy. C'est un homme robuste, pas très grand, aux cheveux et aux yeux châtains foncés. Il a le front haut et large, "fuyant" dit sa fiche matriculaire, une grande bouche dans un visage large, un nez qui en impose, au dos concave, abaissé à la base.

      C'est au sein de ce régiment qu'il rejoint le front. Blessé une première fois à la tête par un éclat d'obus le 29 aout 1914 (1326 hommes hors de combat ce jour-là, blessés, tués ou disparus) à Saulcy, région de St Dié, Vosges, il est évacué sur la zone de l'intérieur.

   Début décembre, il regagne la zone armée. Fin décembre, le 30 RI est dans la Somme, grosso modo entre Albert et Péronne. C'est alors qu'une trêve de Noël, attestée par le JMO du régiment, s'établit entre les belligérants. Les hommes sortent des tranchées, échangent journaux et diverses denrées. Etienne Charvoz y a-t-il participé ? C'est vraisemblable, bien que sa fiche ne nous permette pas d'être absolument certains de ce qu'il avait déjà retrouvé le front.

  Au printemps 1915, toujours dans le même secteur de la Somme,  la guerre de mines fait rage. Le 2 avril à 19h, dans les tranchées devant Dompierre, le voilà à nouveau blessé, encore victime d'un éclat d'obus... c'est une plaie en seton à la région rétro-malléolaire* droite. La blessure est plus sérieuse  cette fois, et c'est seulement le premier octobre qu'il remonte au front. Cette fois, il ne rejoint pas son régiment d'origine mais, au nord d'Arras, secteur d'Angres-Aix-Noulette,le 158 RI, sérieusement éprouvé par les batailles d'Artois. Le 5 du même mois, il est affecté à la 5ème compagnie du régiment. Pas pour longtemps.

    Le 18 octobre, le soldat de deuxième classe Etienne Charvoz, deux fois blessé déjà, est anéanti par le  bombardement de 105 fusants qui coûta également la vie à 9 de ses compagnons d'armes.

   Le bataillon est relevé le lendemain, ses compagnons, comme toujours lorsque c'est possible, emportent avec eux les corps des copains tombés afin de leur donner une sépulture décente.

  Le 24 juin 1922, le chef de l'équipe d'exhumation au travail au cimetière du Fossé aux Loups, à Aix Noulette, note sur un formulaire de PV d'exhumation :  "croix au nom d'Etienne Charvoz , 158 RI. Fosse nulle." La sépulture est vide. C'est au cimetière militaire d'Aix-Noulette que le corps, pourvu de sa plaque d'identification ( CHARVOZ Etienne, classe 1910, recrutement de Chambéry n°1794 158 RI) est finalement exhumé le 11 septembre 1923, sous la croix n°817. Placé dans la tombe n°564, il sera transféré une dernière fois, le 20 août 1925 à la tombe n°432B  où il repose toujours.

Etienne_Charvoz

* La région rétro-malléolaire est située un peu au-dessus de la cheville, dans sa partie postérieure.

Sources : JMO du 30 RI, historique du 30 RI co Hérisson frères, Annecy (merci à JL DRON), Etat signalétique et des services d'Etienne Charvoz, fiche conservée aux AD de Savoie.

Merci à Gim11 pour le décryptage du volet médical de la fiche matricule.