Paul Verlet, soldat au 74 RI, évoque dans ce très beau et dur poème non seulement sa propre éventuelle disparition, mais plus généralement le corps du soldat tombé, le soin que prennent de lui ses camarades, symbole d'humanité dans l'horreur des combats. Des hommes qui, désespérément, essaient de rester des hommes.

Pour celui qui reste, pour celui qui est venu bien longtemps après, c'est un réconfort de savoir qu'on a ainsi pris soin de la dépouille de l'époux, du père, ... La plupart des soldats évoqués dans ces pages ont eû la chance posthume que cet hommage puisse leur être rendu. In memoriam

 

Le testament du fantassin


Si je meurs, mes amis d'espoir et de misère,
Vous m'ensevelirez sans cercueil dans la terre.
Que m'importe le coin ! Face aux fils barbelés,
Dans le trou d'obus neuf, marneux, roussi, pelé,
Sous un peu d'herbe verte, ou dans notre tranchée,
Sous le tronc qui bénit de sa branche arrachée,
Sous le cheval crevé, sous le clocher flambé,
Mais gardez-moi le sol où je serai tombé ;


Vos yeux se mouilleront et vos mains maternelles
Auront des gestes doux pour me remplacer celles
De ma mère dont les amours me manqueront.
Et vous disposerez mes cheveux sur mon front,
Vos mots d'adieu seront la chaleur qui dorlote.
Et vous boutonnerez sur mon sang ma capote,


Vous croiserez mes doigts, que je parte plus beau,
Comme un chrétien paisible, au seuil du grand repos.
Vous me couvrirez bien de terre parfumée,
De celle d'où je viens et que j'ai tant aimée ;
Vous l'épandrez sur moi comme un velours de Mort...
Son âme épousera la forme de mon corps,

Et, fier de mes vingt ans engrenés dans la glaise,
Je pourrirai content dans ma terre française ;
Puis, sur mon tertre nu, vous mettrez une croix.
Vous prierez coude à coude une suprême fois ;
Vous trouverez la plus sublime des prières,
Et mon tombeau sera plus grand qu'un cimetière ;

Vos gros doigts, en tremblant, rangeront mon massif.
Gravé par vos couteaux, d'ornements très naïfs
Enjolivé, mon nom vivra sur une branche,
Roi d'un palais d'éclats d'obus, de pierres blanches.
Sur le sol éventré, s'il sourit une fleur
Ou deux, portez-les moi ! Je préfère qu'un cœur

De mes soldats me garde un peu d'amour qui veille.
Vous écrirez mon âge aussi dans la bouteille...
Quand, vainqueurs, vous aurez retrouvé votre seuil,
Dites, songeant à moi sans retour, sans cercueil,
Ces simples mots qui sont d'immortelle semence :

« C'était un brave gars. Il est mort pour la France! »

Paul Verlet


Paul Verlet, soldat au 74 RI a laissé un recueil de poèmes ou il évoque la Grande Guerre. Merci à Stephan Agosto sur le site duquel j'ai retrouvé le texte complet de ce poème.